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Né
en Janvier 1903 à Saint-Pierre-Saint- Paul, Adrien Jalabert nous
a laissé un fort témoignage de son épopée d'instituteur du bled
qui honore tous ces instituteurs dont l'abnégation et le courage
ont écrit les plus belles pages de l'Éducation Nationale en Afrique
du Nord, notamment en Algérie pour la plus grande gloire de l'œuvre
coloniale de la France.
" Le 1er octobre 1922, quittant la section spéciale de l'Ecole normale
de la Bouzaréah, je fus nommé Directeur de l'Ecole indigène de Souama
dans le Douar des Béni-Chaïd, commune mixte d'Azazga en Grande Kabylie.
Après mon service militaire, j'y revins le 14 octobre 1924. Souama
était un gros village situé à trois heures d'Azazga. Il fallait
traverser l'oued Sébaoun grâce à un gué, facile en été mais dangereux
en hiver.
C'était une école de deux classes. J'avais un adjoint kabyle qui
habitait le village du douar qui comptait 5 ou 6 agglomérations.
Les classes étaient surchargées, 110 élèves - 70 en cours préparatoire,
40 aux cours élémentaire et moyen - II y avait un beau jardin que
les premiers maîtres que je n'ai pas connus avaient créé. Cerisiers,
poiriers abondaient.Chose très rare, une petite source, un peu plus
haut sortait des rochers et formait un petit ruisseau qui courait
dans le jardin. Pour moi, le bled, c'était l'isolement complet...
Je fis d'abord la connaissance d'un kabyle qui avait son fils dans
ma classe. Il allait régulièrement à mulet 2 fois par semaine à
Azazga. Il se chargea de faire mes courses chez l'épicier français
du village, prit mon courrier à la poste et toucha mes mandats de
fin de mois ! Brave Haddouch !
Le
collègue que j'avais remplacé me fit connaître évidemment un directeur
d'école qui exerçait à 2 heures de marche de Souama dans une école
située dans les Béni Menguellet, commune mixte de Michelet : Monsieur
Dorne. C'était un Lyonnais venu vers 1895 à la section spéciale.
Son premier poste fut l'école de Tigmounine, Commune mixte de Michelet
mais à 8 heures du centre. Sa femme était son adjointe. Il y resta
une quinzaine d'années je crois. Il fallait penser aux provisions
d'hiver. On ne trouvait pas tout sur les marchés du Douar ?
Une fois par mois, un muletier faisait le trajet Tigmounine Michelet
pour les provisions qu'on ne trouvait pas sur place, mais l'hiver,
1 métre de neige bloquait tout pendant 2 mois !
Il avait 4 enfants qu'il avait mis au monde !
Il avait quitté Tigmounine vers 1915 pour un poste à Fort-National,
mais en 1926, il était venu à Taka, école de trois classes pour
y faire nommer sa fille qui avait le brevet élémentaire.
Ils
exerçaient en famille : madame Dorne était une femme extraordinaire.
Taka avait un beau jardin : vigne, arbres fruitiers. Mr Dorne s'occupait
seul de son jardin : il était formé à la vieille école " II faut
éviter tous accidents possibles en donnant des outils aux élèves
" II faut mentionner que nous étions régulièrement inspectés : un
inspecteur primaire (qui avait débuté dans le bled avec les pionniers)
nous voyait une fois par an. Il nous apportait surtout son réconfort
et nous encourageait à persévérer. Un inspecteur de renseignement
agricole passait aussi une fois l'an. Il faut dire que ces premiers
maîtres ont fait faire des progrès à l'agriculture et l'arboriculture
kabyles : combien de merisiers ont été greffés pour donner des cerises
que les kabyles appellent encore : "Hab-el-melouk ou Roumi "
J'allais souvent, les jours de congés rejoindre l'après-midi, le
ménage Dorne. De 600 mètres d'altitude de Souama, je passais à près
de 900 m d'altitude à Taka.
À le fin du mois, nous allions ensemble à Michelet, deux bonnes
heures de marche, toucher nos mandats à la recette des PTT. C'est
là que je rencon- trais ma future femme, Odette Briffoteaux née
à Orléansville...
Juillet 1925, ce sont mes premières grandes vacances... Je retourne
dans ma famille près d'Alger... Mais la famille Dorne restera à
Taka avec les trois collégiens qui les rejoindront... Octobre 1925,
marié, mon épouse ayant le Brevet élémentaire, je pose ma candidature
à un poste double. Nous sommes nommés tous deux à l'école d'Agouni
Ahmed, commune mixte de Fort national à 4 heures de mulet du centre
dans le douar des Béni-Yenni. Il y a un oued à traverser mais un
pont a été construit : le pont de Brikmouche. Ma femme enseigna
au cours préparatoire. Les classes sont chargées - 60 élèves en
cours préparatoire, 40 élèves au cours élémentaire et moyen. 4 à
5 petits villages alimentent l'école bâtie sur un terrain plat (Agouni
= plateau) mais qui sert toujours de cimetière au village d'Agouni
Ahmed. Les terrains plats sont rares en Grande Kabylie. Les villages
sont situés sur les sommets. L'École a un beau petit jardin clos
avec de beaux arbres fruitiers et un potager. Deux ou trois maisonnettes
isolées du village nous sont voisines. C'est là qu'habite Mezzani
" le bandit " qu'on ne voit qu'à la nuit...ayant pris le maquis
depuis longtemps... les Kabyles ne m'en disent pas plus. L'école
est donc bien gardée ! ! Les Béni- Yenni sont vastes.
Taourirt Mimoun en est le centre. On y trouve un téléphone que tient
un employé kabyle, Si Mammeri, parent du Caïd du douar qui ira,
en 1927, je crois, au Maroc, nommé précepteur du fils du Sultan.
Les kabyles des Béni-Yenni sont des cultivateurs mais aussi des
artisans avertis ; ouvrages de bois sculpté avec des incrustations
diverses. L'école de Taourirt Mimoun a 5 classes, celle d'Aït Lahcen
en a 3. Les ménages d'instituteurs qui les occupent sont nos amis
: ils ont rejoint leurs postes un an avant nous, pour remplacer
les vieux maîtres partis à la retraite ; nous nous réunissons les
jours de congé et ne voyons pas passer le temps.
Un
vieux kabyle, Messaoud, avec son âne continue à s'occuper des vieux
maîtres : une fois par semaine, il va faire nos courses chez l'épicier
du village " Lugon Moulin ". Chacun lui donne un sac contenant le
carnet des commissions. Le soir, il nous ramène le sac garni de
provisions. Mais Messaoud est aussi le commissionnaire des instituteurs
voisins de la commune mixte de Michelet , Bon Abderrahman et Zoubya
à trois heures de mulet de chez nous et il les ravitaille le lendemain
!
Sur
ma demande, 4 ans après, en Octobre 1929, je fus nommé à Fécole
d'Agouni- Bourar à 5 km seulement du centre de Fort-National. La
route départementale (Fort National- MékIa-Azazga) passait à 500
mètres de l'école où l'on arrivait par un sentier muletier d'une
pente très raide. L'école était bâtie sur un terrain plat (Agouni)
à côté du village et sur ce terrain plat était également le cimetière
;
Je remplaçais là un maître d'école qui prenait sa retraite après
33 ans d'exercice dans cette école. Le jardin était magnifique.
Monsieur Perret venait de Tournus et avait planté près de 200 pieds
de vigne... Pommiers, poiriers, cerisiers abondaient, carrés de
légumes en terrasses. Une haie vive entourait ce jardin de 30 ares
environ. Nous avions pas mal de collègues autour de Fort National
: Isheriden qui avait près de 3 ha de terrain (Les cerises de Isheriden
!), Tamazirt, école à 5 classes, Tassert ou fella, Azouza ! La commune
mixte de Fort National comptait 32 écoles et 96 classes.
Avant
la rentrée scolaire d'octobre 1929, j'avais acheté une citroën C4
comptant bien décider l'administrateur de la commune mixte à rendre
carros- sable la piste muletière afin d'ar- river en auto à l'école.
Devant son refus, je décidai de me mett- re à l'ouvrage. Avec les
150 élèves de mon école qui avait trois classes, utilisant les outils
du jardinage, pelles, pioches, râteaux ; pendant les récréations,
après 16 heures, nous étions sur le chantier, comblant les trous
de pierres, égalisant avec du sable et, après un mois d'efforts,
ma voiture quittait son garage de Fort-National pour se garer dans
la cour de récréation. Par la suite, l'administration se racheta
en prenant à sa charge quelques morceaux pour éviter les ravinements
et les Kabyles du coin louèrent mon initiative.
Nos
collègues kabyles, adjoints dans nos écoles, étaient très sympathiques.
Ils avaient un appartement à l'école, comme nous, sommairement meublé,
qu'ils occupaient si leur domicile était éloigné , alors qu'ils
rentraient chez eux le soir, après la classe, s'ils habitaient un
village voisin.
Les
instituteurs du bled, comme on les appelait, étaient très estimés
de la population kabyle. Les premiers arrivés avaient accompli,
à tous points de vue, un travail énorme. C'est la section spéciale
de l'école normale de Bouzaréah qui les formait en un an pour l'enseignement
des indigènes. Les classes étaient surchargées ; les petits arrivaient
au cours préparatoire ne sachant pas un mot de français ; il fallait
commencer par des leçons de langage... d'écriture, de lecture, de
leçons de choses... tout cela pendant des heures et des heures,
des récitations, du chant. Au bout de six mois, les petits Kabyles
commençaient à lire, à écrire de petits mots, à parler le Français,
à compter. Et il fallait , pour cela, la patience et la gentillesse
des épouses des Directeurs car c'étaient elles qui avaient les cours
préparatoires !
Au cours élémentaire, après 2 années de préparatoire, tout allait
bien. Aux cours moyen et supérieur, à Agouni-Bourar, on les préparait
au Certificat d'études et à l'examen des cours complémentaires qui
les condui- sait au cours normal de la Bouzaréah d'où ils sortaient
instituteurs.
Evidemment, ces cas étaient peu nombreux dans le bled.
L'agriculture notait pas oubliée. Un inspecteur de l'enseignement
agricole passait une fois l'an dans les écoles du bled. Nous cultivions
les légumes traditionnels avec nos élèves, faisions des expériences
avec les divers engrais, apprenions à greffer en fente, en écusson
les merisiers. Nos prédécesseurs Pa- vaient fait avant nous : les
merisiers étaient devenus des cerisiers... et la cerise était appelée
: " Hab el melouk ou Roumi ".
Nous plantions de jeunes arbustes dans les règles de l'art : trou
profond, bonne terre, terreau. Tout cela était bien utile et nos
conseils étaient bien suivis.
Les loisirs des instituteurs du bled même entre 1920 et 1940 étaient
assez réduits. Les routes n'allaient pas encore dans toutes les
écoles. Nous n'avions pas d'eau courante, mais une citerne qui recevait
l'eau des toits. Pas de téléphone près, pas d'électricité évidemment...
un petit poste de radio avec piles et accus !
Alors nous nous réunissions le plus souvent possible. Nous jouions
au bridge...et j'eus l'idée , un jour, de prendre, au fond de mon
jardin, un bout de terrain rocailleux et inculte pour en faire un
court de tennis. C'était en 1932. Avec mes élèves, mon adjoint et
un Kabyle voisin et sociable, nous nous mimes à l'ouvrage et au
bout de deux mois, tout était terminé. Terrain réglementaire en
terre battue : brique pilée, grillage de 3 mètres de haut ! Mon
collègue à Icheriden en fît autant sur son terrain :. Tous les jours
de congés, nous nous réunissions, soit chez l'un soit chez l'autre
pour d'interminables parties. Le soir, nous nous réunissions autour
d'un bon repas et dégustions le vin de notre cave, à la santé de
M. Perret, l'ancien !
Vers
1935, les maîtres d'école du bled formèrent, en Kabylie, une association
amicale pour revendiquer auprès des pouvoirs publics quelques améliorations
de leurs conditions de vie, le Président de l'Amicale signant ses
papiers : " Télélarouleaulelec ".
Nous avons quitté la Kabylie en septembre 1939 à la déclaration
de la guerre et n'y sommes plus retournés.
J'ignore si les collègues qui y sont restés ont pu obtenir satisfaction
après 1945. " Là s'arrête le témoignage d'Adrien Jalabert.
Nous savons qu'il fit une belle guerre. En 1939 avec le grade de
Lieutenant vous êtes rappelé à l'activité pour oeuvrer notamment
dans les centres d'instruction.
Après le débarquement allié en Afrique du Nord vous êtes affecté
en 1943 au glorieux 4°Régiment de tirailleurs tunisiens et la même
année nommé Capitaine. Ce sera d'abord la rude campagne de Tunisie
ensuite en Décembre le débarquement avec votre régiment sur la terre
italienne. Vous êtes dirigés immédiatement dans la zone des combats.
Sous une température exécrable, pluie, neige, froid ce sera la grande
bataille du Belvédère, massif de sinistre mémoire où l'ennemi solidement
retranché opposera une résistance farouche. Le régiment essuiera
des pertes énormes, mais se couvrira de gloire. À la tête de votre
unité en mai 1944 et face à la ligne Gustav vous êtes grièvement
blessé et votre conduite exemplaire fera l'objet d'une nomination
de Chevalier dans l'Ordre National de la Légion d'Honneur, avec
attribution de la Croix de guerre avec palme qui viendra s'ajouter
à deux autres belles citations.
Après une hospitalisation et une convalescence la fin des hostilités
vous trouve en Algérie où vous reprenez vos activités d'instituteur
à Alger à l'École Volta. Vous serez nommé Commandant de Réserve
en 1958.
Vient l'heure de la retraite amplement méritée en 1954. Retiré dans
le VAR et en dernier lieu dans cette belle localité de BANDOL, vous
nous avez quittés en 1997.
Vous avez été un grand soldat, vous étiez un grand français et un
homme véritable auprès duquel on trouvait chaleur, compréhension
et amitié.
J-ML

Les instituteurs
assassinés pour la France 1954-1962, le souvenir ....toujours
Pieds -Noirs d'Hier et d'Aujourd'hui - N° 160 Février 2008
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