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Je suis bi et je t'emmerde
Binationaux
Une espèce mutante

 

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Les binationaux, c'est un peu comme les bisexuels.
Ils ne sont pas à voile et à vapeur, mais d'ici et d'ailleurs. Surtout d'ailleurs.
La France a beau se prévaloir du droit du sol, c'est le sang qui parle ici, celui des origines.
Les autochtones n'ont qu'à bien se tenir.



La chose s est imposée en 1889 quand la République française a décidé que tout individu né sur le sol national de parents étrangers recevrait la nationalité française à sa majorité. Les carences de la natalité expliquaient la mesure : il s'agissait de fournir des conscrits à la Revanche. Chaque année, les journaux évoquaient le cas de jeunes Britanniques cueillis à leur passage en France et conduits à la caserne au prétexte que leur mère avait eu l'imprudence d'accoucher en France.

Le « service national » a beau avoir disparu, le « droit du sol » - que certains audacieux font remonter à Henri III - s'est perpétué. En 1993, la réforme Pasqua a bien tenté d'en limiter les effets en spécifiant que les intéressés devraient marquer leur volonté de devenir Français, mais les socialistes sont revenus dessus en 1998.
Nés en France (et à la condition d'y résider), les enfants de l'immigration sont depuis lors automatiquement Français, ce qui en pousse certains à se qualifier de « malgré nous » !

Tout concourt à multiplier cette espèce nouvelle. On en trouve de tous les pays, et plus spécialement des anciens Etats de « l'Empire ». L'Algérie d'abord, qui se plaint de détenir le record avec cinq millions de binationaux, dont 90 % résideraient en France, au grand désespoir du président Bouteflika.
Dans un discours à ses Walis (préfets) en 2006, il fustigeait ces Franco-Algériens franchissant les portes des Consulats algériens le passeport français à la main pour réclamer - « précaution ou provocation » ?
-leur visa d'entrée en Algérie (alors que la seule carte d'identité nationale est requise).
Le Maroc, dont la nationalité est inaliénable, est beaucoup plus arrangeant avec les siens, pourtant en nombre comparable.

Combien sont-ils au total, ces hybrides ? Nul ne peut dire. Un récent rapport de l'INED parle de 11 % d'étrangers comparable. en France, mais ce pourcentage occulte les doubles nationaux (étant aussi dee nationaux).

Ces minaurités visibles stastiquement invisibles
On connaît les illustres : Ingrid Betancourt, Edouard de Rothschild, Eva Joly, les Chambrun, Rama Yade, Rachida Dati, Caria Bruni, Alain Delon, le soldat Shalit, Arno Klarsfeld, Zinedine Zidane, plus une flopée de footballeurs de toutes provenances. Les cent mille personnes qui deviennent françaises chaque année sajoutent automatiquement au contingent, puisque la nationalité dorigine leur est le plus souvent conservée. Le Consul général de France en Algérie disait avoir reçu en 2005 cent mille demandes de réintégration dans la nationalité algérienne qui invoquaient le plus souvent un aïeul combattant français, fût-il harki, et tout récemment encore honte de la famille (cela ne fait pas un Algérien de moins).

Le phénomène a au moins l'intérêt de montrer que, vue de l'extérieur, la France, championne du pessimisme, reste un pôle d'attraction d'autant plus puissant que la binationalité donne accès à l'Europe. La dynamique affecte d'ailleurs toute l'Union. A l'origine, le Conseil de l'Europe avait pourtant tenté de limiter le mouvement en décrétant que l'acquisition d'une nouvelle nationalité entraînerait la perte de la nationalité d'origine, mais la France et la Belgique ont demandé et obtenu une dérogation.

La vigilance française sur le sujet reste vive : en 2010, le « Comité pour la mesure et l'évaluation de la diversité et des discriminations » (COMMED), présidé par Yazid Sabeg, ayant eu l'idée de procéder à un inventaire, avait voulu le baser sur le pays de naissance de l'individu « discriminé » et de ses parents. Patrick Weil, toujours en alerte, était alors intervenu : « Les statistiques ethniques ne sont pas des outils de connaissance » ; et Gwenaële Calvès, auteur de La Discrimination positive, dans la collection Que sais-je ?, s'était insurgée contre la « pseudo race ». Voulant lutter contre la discrimination, on s'interdit paradoxalement à lui donner une définition ! Annoncé en février 2010 pour juin, le rapport a donc été reporté à novembre et il n'en a plus été question depuis. L'un des intervenants, qui déclarait : « Qui est Français est Français et aussi bon que les autres », a eu le dernier mot.

Ces « Français » qui sifflent la Marseillaise
Il n'y a rien à redire à cette forte pensée, sinon que ce même Français est simultanément Marocain, Algérien, Tunisien, Norvégien, Israélien, Libanais, Suisse ou Italien (on fait court), et que chaque binational est forcément partagé. C'est qu'on n'est plus à l'époque où l'immigré italien s'identifiait à la terre où il s'était installé et limitait son horizon à son nouveau clocher. Aujourd'hui, les low cost mettent le pays d'origine à portée de vol. La religion impose l'arabe et les satellites contrecarrent d'autant mieux l'acculturation que l'école s'essouffle à transmettre le savoir et les mythes fondateurs de la « pseudo race ».

Le match du Stade de France, qui a vu les Franco-Algériens envahir la pelouse parce que « leur » équipe (celle d'Algérie) perdait, a frappé l'inconscient collectif national. Le président Bouteflika a pu organiser chez lui une réplique impeccable, elle n'a pas effacé le mauvais souvenir. Ce n'est pas Elisabeth Guigou, alors garde des Sceaux, qui nous démentira, ni les « cannettes » dont « ses » compatriotes l'ont arrosée dans la tribune officielle.

Car c'est le ballon rond qui cristallise désormais la conscience identitaire, à preuve le nombre d'interventions sur la Toile : binationales, les vedettes du « foot » indignent leurs compatriotes par leur « trahison ». Les plus virulents sont les Sénégalais qui s'opposent au retour dans l'équipe nationale de ceux qui « préfèrent chanter la Marseillaise ». Comprendre : faire partie de l'équipe de France - dont on croyait que la spécialité était justement de ne pas la chanter. Ce qui incidemment peut expliquer le mutisme de certaines stars de la balle au pied au moment des hymnes : elles se savent observées au pays.

Dans une tribune du Monde du 22 novembre 2006, Yves Simon opposait ce qu'il appelle « la fatigue française », celle d'une vieille nation, «fatiguée de travailler; d'inventer; de créer; d avoir été première en tout », à la créolisation vigoureuse de l'écrivain martiniquais Edouard Glissant, chantre du « Tout Monde ».
De son côté, Philippe Sollers n'avait-il pas avancé le concept de « France moisie », qu'il voyait naître à Vichy (ce qui prouve que les lieux communs historiques ne le rebutent pas). Pendant une longue période, l'Espagne s'était fait une spécialité littéraire de l'auto-flagellation, qui ne lui a passé qu'après son intégration à l'Europe.

La France ? Un agrégat de communautés antagonistes
On ne croit ni à la fatigue ni à la moisissure, mais à une atonie générale, née de la rengaine émolliente du « tous pareils ». Cela fait songer à l'apesanteur des années soixante pour ce qui concernait la sexualité, quand pilules et antibiotiques garantissaient l'immunité. Tant que rien ne viendra troubler le grand mélange multiculturel, on pourra réciter la cantilène édifiante.

Divers signes doivent pourtant alerter les somnolents. « La communauté juive » loue une demi-page du Monde pour remercier la France d'avoir envoyé des Canadair en Israël. « La communauté juive » ?
On croyait le communautarisme condamnable et condamné ?
Plus récemment encore, les timides réactions du pouvoir français face aux événements de Tunisie ont pu être attribuées à l'existence d'une « communauté d'un million de Tunisiens en France ».

Plus la France voit gonfler sa population, plus elle se transforme en auberge espagnole et se divise en communautés antagonistes ; plus le nombre de multinationaux s'accroît, plus leur poids spécifique grandit et plus la tentation d'un regroupement des mononationaux se manifeste. Mais le fait est patent dans toute l'Europe.

La médaille a cependant deux faces : on a vu le rôle que les binationaux ont joué dans le processus tunisien et on peut supputer celui qu'ils seront appelés à jouer dans la remise en ordre algérienne qui devra passer par l'éradication d'une corruption massive née avec l'Indépendance (j'en suis témoin).

En confiant les dix-sept départements algériens au FLN, le général de Gaulle croyait choisir l'Europe et larguer les amarres africaines, cela est loin d'avoir été le cas.



Philippe Alméras*
Credit: le choc du mois 05/2011

* A noter la réédition aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, dans une version revue et corrigée, de la grande biographie que Philippe Alméras a consacrée à Louis-Ferdinand Céline, Céline, entre haine et passions, en librairie le 5 mai 2011.