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Ce que cache le lourd hommage de Hollande à Bérégovoy
En choisissant d'aller (à Nevers) rendre hommage à feu Bérégovoy,
François Hollande fait un aveu. Involontaire ?

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Avril 1992 : Pierre Bérégovoy présente son gouvernement à François Mitterrand. Deuxième à partir de la droite : Dominique Strauss-Kahn. C'est l'engrenage de la dérégulation financière ultralibérale.

Oublions la mort de Bérégovoy, suicidé le 1er mai 1993 par désespoir d'avoir été lâché par François Mitterrand. Oublions la raison de ce lâchage : l'affaire Traboulsi1 et ses suites, qui avaient révélé – de la part de Bérégovoy – une certaine naïveté en matière d'argent.
Oublions aussi que ces événements préludaient à une débâcle électorale, et que Bérégovoy s'est suicidé un 1er mai :
ce qui rend bizarre la prestation dont François Hollande nous a régalés ce matin...
Oublions ces histoires parce qu'elles sont vieilles, et que la gauche est loin d'en avoir le monopole. (Et n'allons pas plus loin dans ce constat, qui nous ferait accuser – comme il est de règle – de pratiquer le « tous pourris » :
on sait que toute affaire financière touchant un politicien constitue un cas unique, et ne saurait faire système avec d'autres).

En revanche, ce qui est oublié dans le grand public et qu'il convient de rappeler, c'est le rôle de Bérégovoy et de son gouvernement (Dominique Strauss-Kahn aux Finances) au service de la dérégulation financière ultralibérale, avec les conséquences ravageuses que l'on subit aujourd'hui.

Je laisse la parole à Patrick Fauconnier du Nouvel Observateur, 16/09/2011 :

Arnaud Montebourg, intervenant devant la rédaction du Nouvel Observateur mardi 6 septembre, et exposant son programme de "démondialisation", a cité les travaux de Rawi Abdelal, professeur à Harvard, spécialiste de politique économique. Ce chercheur très peu connu en France a écrit en 2005 un document de 130 pages titré "Le consensus de Paris, la France et les règles de la finance mondiale", dans lequel il démontre que c’est la gauche française qui a agi avec le plus de ténacité, en Occident, "de façon paradoxale", en faveur de la dérégulation libérale des marchés financiers.

"A la fin de la décennie 80, écrit Abdelal, les dispositions de l’Union européenne et de l’OCDE, qui avaient ralenti le processus de mondialisation des marchés financiers, sont réécrites pour épouser une forme libérale.
Grâce à ce changement, qui concernait 70 à 80 % des transactions de capitaux dans le monde, la mondialisation financière va progresser à grands pas dans le cadre de règles libérales (…)
Cette évolution n’a pu se faire que grâce à l’intervention de trois personnages : Jacques Delors, en tant que président de la Commission européenne, Henri Chavranski, président des mouvements de capitaux à l’OCDE de 1982 à 1994, et Michel Camdessus, président du FMI de 1987 à 2000 ( …)
Sans eux, un consensus en faveur de la codification de la norme de la mobilité des capitaux aurait été inconcevable.
Ces trois hommes ont beaucoup de points communs, mais il en est un qui saute aux yeux : ils sont Français.
Voilà qui est tout à fait curieux car pendant plus de 30 ans la France, plus que tout autre pays, avait multiplié les obstacles à toute modification des textes en faveur de la mobilité des capitaux."

Faisant remarquer que c’est François Mitterrand qui a nommé Camdessus gouverneur de la Banque de France, Abdelal parle de "paradoxe français d’autant plus fort que Delors était une importante figure socialiste et que (…) les Français n’y ont pas été forcés par les Etats Unis, au contraire".
Il poursuit : "c’est le 'consensus de Paris' et non celui de Washington, qui est avant tout responsable de l’organisation financière mondiale telle que nous la connaissons aujourd’hui, c'est-à-dire centrée sur des économies donc les codes libéraux constituent le socle institutionnel de la mobilité des capitaux".(…)
"Entre 1983 et 1988 les Français ont laissé faire l’internationalisation et lui ont même réservé bon accueil. En 1988 (réélection de F. Mitterrand, NDLR) , ils se sont lancés dans une nouvelle mission internationale. Des personnalités françaises (il cite Lamy en plus de Delors et Camdessus) ont alors joué un rôle de premier plan dans le mouvement pour rendre la mondialisation possible..."

Interviewé par l’agence Telos en octobre 2007, lors de la nomination de DSK à la tête du FMI juste après la chute de Lehman Brothers, Abdelal observe :
"les fonctionnaires français ont emmené dans leurs bagages l’idée que la mondialisation pouvait être maîtrisée, ainsi que les instruments de cette maîtrise.
Et pourtant, paradoxalement, en permettant aux organisations internationales de maîtriser la mondialisation, ils ont contribué à forger un monde plus libéral et plus mondialisé."

Dans le cadre d’une analyse plus politique, il consacre plusieurs pages au tournant de 1983, au cours duquel Delors, alors ministre des Finances, Laurent Fabius, ministre du budget et Pierre Bérégovoy, ministre des Affaires sociales, ont convaincu François Mitterrand d’accepter les contraintes du Système Monétaire Européen, qui a amorcé une politique de rigueur :"ils ont amené Mitterrand à choisir l’Europe et l’austérité".
Pour lui, c’est Camdessus qui a convaincu Fabius du danger qu’il y aurait à laisser flotter le franc, et qui a ensuite "introduit de la pensée unique au FMI".

Selon lui, "Fabius, Bérégovoy et quelques autres avaient de bonnes raisons de se donner un programme libéral :
se rallier à l’économie de marché permettait de se doter d’une identité politique attrayante, d’un profil "moderne", "compétent", qui tranchait avec l’image "archaïque" et excessivement idéologique d’un Chevènement ou d’un Marchais".

Et Rawi Abdelal poursuit : "L’ardeur de la gauche française à surpasser la droite ne se borna pas à la finance et s’étendit à tous les domaines de la politique économique. Le programme appliqué par Delors, Fabius, Beregovoy allait bien au-delà d’une suppression du dirigisme".
Il cite Serge Halimi, patron du Monde diplomatique, qui voit dans cette politique "une ambition de faire ses preuves sur le terrain même de l’opposition : ce qui se traduit par une politique encore plus brutale que celle de la droite, quand il s’agit d’appliquer des politiques économiques orthodoxes..." >>

Pour la raison que j'indiquais vendredi au micro de RND (lien sur ce blog), je commente le moins possible les gesticulations de la présidentielle. Mais la prestation de Hollande à Nevers mérite cette mise au point.


Crédit: Patrice de Plunkett : le blog
un bloc-notes de journaliste chrétien


1. Wikipédia :
Pierre Bérégovoy est bien vite rattrapé par le cas de Samir Traboulsi, un financier libanais, ami de la famille qui, depuis 1989, se débat avec la justice dans l'affaire Pechiney-Triangle, un délit d'initié qui semblait mettre en cause également les milieux politiques. Alain Boublil, son directeur de cabinet, est également impliqué et contraint de démissionner.
Dès l'instant où Bérégovoy avait été renommé ministre des Finances en 1991, on sait maintenant que, selon ses propres dires, il avait été littéralement harcelé par l'homme d'affaires qui, ne voulant pas être inculpé par le juge Edith Boizette qui instruisait l'affaire, semblait être en mesure de faire pression sur son ami.
Ainsi, au moment où Samir Traboulsi est renvoyé devant un tribunal correctionnel en janvier 1993, il semble qu'il ait averti le Premier ministre qu'il dévoilerait que l'affaire dans laquelle il est incriminé aurait débuté lors du dîner d’anniversaire de mariage du couple Bérégovoy qui s'est tenu le 13 novembre 1988 au restaurant Chez Edgar (à Paris). Dans le même temps, éclate l'affaire du prêt Pelat, révélée par Le Canard enchaîné, en février 1993.
Il s'agit d'un prêt d’un million de francs, sans intérêt, que Pierre Bérégovoy avait reçu en 1986 de Roger-Patrice Pelat, ami intime de Mitterrand, pour l’achat d'un appartement dans le 16e arrondissement, à Paris.
Or cet ami, lui-même impliqué dans l'affaire Péchiney, se retrouve au centre d'une autre affaire de corruption, concernant l’entreprise de travaux publics Heulin, du Mans, qui constituera elle-même le point de départ de l'affaire Urba.
En outre, pour ce prêt passé devant notaire et qualifié de légal par la Chancellerie, Pierre Bérégovoy n'aurait remboursé que partiellement la somme due, dont une partie prétendument « sous forme d’objets d’art et de meubles dont on ne connaît ni la nature, ni la valeur ».
Le juge Thierry Jean-Pierre, qui instruit cette affaire complexe, découvre non seulement le prêt Pelat, mais aussi les nombreuses libéralités accordées à la famille Bérégovoy : ainsi la prise en charge financière par Roger-Patrice Pelat de vacances du couple Bérégovoy, entre 1982 et 1989 ; les versements d’argent effectués à Lise Bérégovoy, l’une des filles du Premier ministre, pour qui Pelat se portait également caution auprès des banques pour des emprunts répétés ou encore des billets d’avion gracieusement offerts à la jeune femme.
Le juge Jean-Pierre met également en lumière la persistance de découverts bancaires jugés « faramineux» accordés par la SDBO, la filiale du Crédit Lyonnais, aux membres de la famille Bérégovoy.
Apparaît ainsi un découvert de 199 737,20 F au mois d’avril 1993. Puis, de nouveau, on trouve la trace de prêts d’argent aux membres de la famille Bérégovoy, notamment à sa fille Lise, de cadeaux à son épouse Gilberte, ainsi que des aides ponctuelles consenties à Pierre Bérégovoy entre 1986 et 1988.
Aucune action judiciaire n'est engagée contre lui et rien ne dit qu'il y avait matière, mais, à la veille d'une défaite électorale annoncée, le Premier ministre, qui se voulait exemplaire au point de prendre la tête d'une croisade contre la corruption, apparaît politiquement miné par ces affaires.



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