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Célébration du 24 janvier 1960
Conférence du Dr Jean Claude Perez
à Cagnes/ mer, le 23 janvier 2010

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A l'initiative du Collectif du Rassemblement National des Français d'Algérie, de la Maison du Pied-Noir et de ses Amis de Cagnes sur Mer et sur invitation de Gabriel Anglade.

AVERTISSEMENT

Lors de cette conférence du 23 janvier 2010 à Cagnes-Sur-Mer, je me suis employé à décrire, préférentiellement, les événements auxquels j'ai participé. Ou plutôt, les événements que j'ai suscités, provoqués ou ordonnés.
C'est la raison pour laquelle vous noterez un emploi abusif mais incontournable du " je ".


Il est certain que lors de cette conférence, il ne me sera pas possible de décrire toutes les péripéties de cet événement dans leur intégralité. Je me suis permis d'en relater l'essentiel. Mais, chaque fois que possible, je ne laisserai pas passer l'occasion de situer cette Semaine des Barricades d'Alger, dans la totalité du drame de l'Algérie française. En précisant, à maintes reprises :
l'identité capitaliste, fondamentale et exclusive de la motivation première de l'abandon de l'Algérie ;
le rôle pratiquement nul, joué par le parti communiste et les forces de gauche en général dans le déclenchement de cette guerre ;
le rôle négligeable du parti communiste dans le déroulement des opérations militaires anti-françaises en Algérie ;
lorsque j'évoquerai le rôle des chrétiens progressistes, je prendrai soin de souligner leur dépendance à l'égard des sectes capitalistes qui ont prôné le délestage économique du débouché algérien, dans le but d'augmenter la valeur ajoutée des capitaux investis ;
parmi ces sectes capitalistes, je soulignerai le rôle décisif, ou plutôt décisionnaire qu'a tenu la fraction pompidolienne du capitalisme financier moderne. Le " pompidolisme ", par l'intermédiaire de Monsieur Pompidou évidemment, a joué un rôle " magistral " dans la prise du pouvoir par le général De Gaulle. Celui-ci était, en réalité, le chargé d'exécution du délestage de l'Algérie pour le compte de cette fraction " pompidolienne " du capitalisme financier. C'est, d'ailleurs, cette même fraction pompidolienne du capitalisme financier qui, en 1969, participera d'une manière décisive au départ du général De Gaulle à Colombey-les-Deux-Eglises.
Encore une fois, pardonnez-moi de relater ces événements à partir du point d'observation qui fut le mien. Retenez simplement qu'il s'agit d'un point d'observation à la fois essentiel et privilégié.
Avec mes sentiments les plus cordiaux, en souvenir d'un combat que je ne renie pas.
Jean-Claude PEREZ


La journée du 24 janvier 1960, il y aura demain 50 ans, fut la journée au cours de laquelle fut gaspillée la meilleure chance, qui fût offerte de sauver l'Algérie française.
Pourquoi ?
Pour deux groupes de raisons.
Des raisons civiles Des raisons militaires
A/ LES RAISONS CIVILES
A cette époque, il existait en France un terroir politique, qui n'était pas encore totalement hostile à l'Algérie française.
1°/ Certes, il existait une majorité à l'Assemblée Nationale, regroupée dans un parti politique : l'U.N.R. . Mais nous savions que la majorité de cette majorité s'était fait élire sur le thème de l'Algérie française. Beaucoup de réunions électorales se sont déroulées au Chant des Africains.
Il semblait raisonnable d'envisager que dans l'éventualité d'un départ anticipé du général De Gaulle à Colombey-les-Deux-Eglises, cette majorité de la majorité n'aurait éprouvée aucune répugnance à revenir à ses véritables convictions.

2°/ Le Centre National des Indépendants et Paysans, siégeait à côté de l'UNR. Il était en opposition, à propos de sa politique algérienne, avec le général De Gaulle. C'était un parti représentant des classes moyennes en France, dont on peut dire qu'il illustrait une fraction lucide et raisonnable de l'esprit national français.
Un véritable séisme, à l'intensité mal évaluée à cette époque, se manifesta cependant au sein de ce parti dans le courant de l'année 1960. C'était après les Barricades d'Alger. Nous étions alors à la prison de la Santé. Un député de ce CNI, de l'Isère, manifesta par voie de presse, sa décision de se rallier désormais à la politique algérienne du Général de Gaulle. Immédiatement, se constitua un nouveau groupe parlementaire, celui des indépendants giscardiens puisque c'est Giscard d'Estaing qui présida ce groupe. Un groupe qui se ralliait, officiellement, à la politique algérienne du général De Gaulle.

A posteriori, il est facile de considérer que ce nouveau groupe, qui se portait, en apparence, au secours de la politique algérienne du général De Gaulle, représentait en réalité, à l'échelon parlementaire français, une fraction très opérationnelle du capitalisme financier moderne. Plus précisément de la fraction pompidolienne du capitalisme financier. Celui-ci, avait prétendu démontrer que la valeur ajoutée des investissements, pour être améliorée, exigeait le délestage économique du débouché algérien. Ce groupe parlementaire va apporter à l'UNR un soutien parlementaire qui révèle la vigueur sous-jacente et presque silencieuse " du pompidolisme " dans la mise en route de la politique algérienne du général De Gaulle

Dès la prise du pouvoir par le Général De Gaulle en 1958 en tant que dernier président du Conseil de la IVème République, Pompidou occupa les fonctions de chef du cabinet du général. Immédiatement, il produisit un document : le document Pompidou, sur lequel les historiens ne sont pas prolixes. Dans ce document, élaboré avec l'aide de Brouillet et de Tricot, furent précisées des modalités de prises de contacts rapides avec l'Organisation Extérieure de la Rébellion Algérienne.
Dans le but d'amorcer des négociations pour aboutir, au plus tôt, à un cessez-le-feu. Un lieu de rencontre avait été choisi. C'était en Espagne franquiste, à Barcelone plus précisément. Les services spéciaux espagnols avaient déjà pris toutes leurs dispositions pour protéger les émissaires FLN contre toute tentative d'agents français qui auraient été animés de mauvaises intentions à leur égard.
Pompidou, ancien fondé de pouvoir de la banque Rothschild, se révélait être un chargé d'exécution d'élite de la thèse capitaliste, fondamentale et exclusive, du largage de l'Algérie française. Celle-ci fut abandonnée pour le bénéfice espéré du grand argent et non pas pour promouvoir un essor économique du peuple algérien. Le délestage économique, voilà qui résume le pourquoi de la décolonisation en général, et plus précisément du délestage de l'Algérie française. C'était une stratégie exclusivement capitaliste.
Il est utile de le rappeler sans arrêt. Malgré le ralliement extrêmement productif de cette fraction des indépendants giscardiens à la politique algérienne du général De Gaulle, il restait néanmoins une fraction majoritaire du CNI, encore favorable et militante à la thèse de l'Algérie française. Qui s'efforçait de faire entendre sa voix.

3°/Par ailleurs, il nous faut rappeler que dans les milieux de la presse, l'unanimité n'était pas faite pour sonner l'hallali de l'Algérie française. A Paris, deux quotidiens au moins défendaient la survie de cette terre, en tant que terre française : L'Aurore et Combat. En province, de nombreux autres périodiques défendaient la vie des départements français d'Algérie. De multiples associations d'Anciens Combattants, d'Officiers de réserve, de Combattants de l'Union française, soutenaient, chacune à sa place, notre terre française d'Algérie.


B/ LES RAISONS MILITAIRES
En Algérie, l'armée française était majoritairement acquise à la thèse et à l'espérance de l'Algérie française.

Une adhésion qui était confortée par les brillants succès que remportaient nos soldats sur les crêtes, dans le combat anti-FLN.

Le général Challe, commandait en chef.

Le général Massu, jusqu'au début du mois de janvier 1960, commandait le Corps d'Armée d'Alger et assurait la gestion administrative de tous les départements de l'Algérois. Le colonel Argoud occupait les fonctions de chef d'État-Major du Corps d'Armée d'Alger.

Le colonel Godard assurait les fonctions de chef de toutes les polices d'Algérie, de la frontière marocaine à la frontière tunisienne.

Le général Faure commandait en Kabylie.

Le général Mirambaud commandait les Territoires du Sud.

Le colonel Bigeard commandait le secteur de SAIDA.

Dans le Constantinois, le colonel Vaudrey commandait le secteur de Philippeville, le colonel Romains- Desfossés commandait le secteur de Collo.

Les commandos de chasse, les divisions aéroportées, et surtout les Harkis étaient majoritairement favorables à l'Algérie française et disposés à s'engager dans un mouvement salvateur de cette terre, certes, mais salvateur en même temps de la France, de l'Europe et de l'Occident.

Car nous avions conscience de lutter avant tout pour la France, mais aussi pour l'Europe et l'Occident. Un Occident qui à cette époque, se terminait au niveau du mur de Berlin et du rideau de fer, avec au-delà, un grand point d'interrogation quant à l'avenir de ces terres et des peuples de l'est européen.

Je le souligne encore : ce 24 janvier fut la journée qui n'aurait jamais dû être gaspillée. Gaspillée par ceux qui n'ont pas voulu comprendre que la révolte d'Alger était en réalité une invitation à la victoire. La victoire de la France, de l'Europe et de l'Algérie française.

Au début de l'année 1959, mon camarade et frère d'armes, Joseph Ortiz, décida de lancer un nouveau mouvement : le Front National Français.
Nous avions interprété avec d'autres, comme il se devait, la signification de la prise de pouvoir par le général De Gaulle à partir du mois de juin 1958, après le fameux 13 mai 1958.

Nous avions refusé, avec très peu d'autres, le OUI au référendum du 28 septembre 1958. Parce que nous avions compris qu'à .n'importe quel moment, l'intégrité nationale, c'est-à- dire l'intégrité territoriale française, pouvait être remise en question par voie de référendum. Cette constitution de 1958 mettait notre patrie à la merci des aléas politiques qui pouvaient surgir sur le territoire métropolitain et ailleurs.

C'était la base de notre anti-gaullisme de 1958-1959 et nous avons évidemment entrepris des recherches de renseignements pour connaître les véritables intentions opérationnelles du général De Gaulle.

Au moment du référendum, dans ma volonté désespérée d'engager mes compatriotes à voter NON, je m'appuyai sur un article publié dans la revue des « DEUX MONDES », au début de l'année 1958. C'est au printemps 1958, 50 jours environ avant le 13 mai 1958, que j'eus connaissance de cet article.

Il s'agissait en réalité d'une interview de Bourguiba, rapportée dans cette revue, qui exposait ses prévisions sur l'avenir de l'Algérie. Il divisait les Français en deux grandes catégories. Les « nordistes » : c'est le terme qu'il employait. Les nordistes, qui regroupaient essentiellement les partis de gauche et le monde syndical français. Ceux-là, précisait Bourguiba, étaient favorables à l'indépendance de l'Algérie.

Les « sudistes » : c'est le terme qu'utilisait encore une fois, Bourguiba. Il y regroupait les Français d'Algérie, les Français de métropole qui, normalement militaient dans des mouvements qui représentaient l'ensemble de la droite nationale française.

Bourguiba déclarait en substance :
« Les sudistes sont prêts à s'appuyer sur l'armée, à solliciter son concours pour un éventuel coup de force dans le but de garder l'Algérie à la France. Et dans cette perspective, ils n'hésiteront pas à faire appel au général De Gaulle. Mais, ils ignorent que le général De Gaulle est celui qui leur imposera l'indépendance de l'Algérie et qui va se jouer d'eux pour les engager dans une politique qui n'est pas du tout favorable à l'Algérie française ».
J'ai utilisé le contenu de cet article au cours de différents contacts, durant l'été 1958, auprès de mes confrères médecins, auprès de notables de l'Algérie française, auprès de mes amis personnels, dans ma famille, auprès de mes patients, pour essayer de les convaincre de voter NON au référendum prévu pour le 28 septembre 1958.

Je me suis fait, la plupart du temps, traiter de tous les noms d'oiseaux que vous pouvez imaginer.

Certains sont même allés jusqu'à me dire :
«En réalité, tu es un marxiste parce que tu raisonnes comme eux».

Cette réflexion de ceux qui étaient prêts à se laisser tromper, dans l'enthousiasme, par le général De Gaulle, me fut souvent opposée.

En France, lorsque vous proposiez une technique de raisonnement bien argumentée, bien structurée, on avait tendance à vous traiter de « marxiste », comme si les marxistes étaient les seuls à être capables de conduire un raisonneçient supposé logique.

Mais, aussi bien Ortiz que moi- même, avons cherché à savoir. Et nous nous sommes informés auprès de sources de renseignements qui étaient extrêmement fiables, sources de renseignements émanant souvent de la Sécurité du Territoire et des Services de Renseignements Militaires. Renseignements fournis grâce à une osmose de sympathie entre quelques membres de ces services et nous. Et nous avons appris ceci.

En 1956, le général De Gaulle était souvent présent rue de Solferino à Paris dans le 7ème arrondissement, dans les locaux de l'ancien RPF. Il avait constitué un bureau politique, à l'initiative et sous la direction d'Olivier Guichard.

Ce cabinet politique n'avait d'autre but que d'étudier un processus de négociation avec l'Organisation Extérieure de la Rébellion Algérienne. A partir de la rue de Solferino, le général De Gaulle nouait des contacts avec Bourguiba, ainsi qu'avec l'Organisation Extérieure de la Rébellion Algérienne.

Je vous rappelle qu'à cette époque le GPRA n'existe pas encore : il verra le jour 10 jours avant le référendum du 28 septembre 1958, au Caire, en présence de deux émissaires gaullistes clandestins : Farès et l'écrivain Amrouche.

En 1956 existait encore le CRUA", qui avait fait suite à l'Organisation Secrète (l'OS) née du MTLD , qui fut la base de la constitution du FLN. Plus tard, vont naître, après le congrès de la Soumam, le CNRA et le CCE .

Donc en 1956, il existe une Organisation Extérieure de la Rébellion Algérienne, représentée en Suisse, en Tunisie, en Egypte et un peu partout dans le monde, y compris en Espagne et en Italie.

Les contacts entre De Gaulle d'une part, Bourguiba et le FLN extérieur d'autre part, vont s'exercer par l'intermédiaire de plusieurs personnalités parmi lesquelles :
1. Son excellence l'ambassadeur de Tunisie à Paris, Monsieur Masmoudi.
2. Un journaliste autrichien, très engagé dans la thèse de l'indépendance de l'Algérie qui s'appelait Rosenberg.
3. Monsieur Palewski, ambassadeur de France à Rome..
4. Maître Boumendjel. Celui-ci assura à Berne, capitale fédérale suisse, des contacts avec des chefs FLN puis avec Ferhat Abbas, dès que celui-ci eut rejoint le FLN en 1956. Boumendjel rendait compte au général De Gaulle, rue de Solferino, de ses entretiens avec les différents leaders de la rébellion algérienne. Et il s'entendit dire par le général De Gaulle : « II est bien certain que l'Algérie sera indépendante ».

En 1959, nous n'étions pas en possession d'informations aussi bien structurées, comme je crois vous les présenter aujourd'hui même.

Mais « on » avait pris soin de nous avertir de ces contacts.

Depuis lors, elles ont été confirmées par des ouvrages, en particulier les études du général Jacquin qui, je vous le rappelle, avait été le dernier patron du BEL, Bureau d'Etudes et de Liaisons. Celui-ci avait succédé au CCI, Centre de Coordination Interarmes, l'une des ultimes structures des services spéciaux militaires en Algérie.

Pour nous, en 1958 et 1959, le général De Gaulle était animé de la volonté d'abandonner l'Algérie française. C'était une certitude absolue. Une conviction basée sur une étude de renseignements particulièrement fiable.
Ce qui nous a conduits à créer ce mouvement le FNF, comme je vous l'ai rappelé précédemment.

C'était un mouvement essentiellement patriotique. Ortiz était certes engagé politiquement, avec Goutallier et d'autres, dans le poujadisme. Il avait occupé des responsabilités dans l'UDCA et en 1955, j'avais pris contact avec lui pour coordonner nos opérations anti-terroristes. Nous avions passé en 1957 deux mois en prison, à Barberousse, lorsque je fus inculpé de tentatives de destruction d'édifices publics et de tentatives de provoquer la mort, lors de mon engagement dans le contre-terrorisme.

Je n'avais jamais fait de politique. Je continue à ne pas faire de politique et je ne suis membre d'aucun parti. J'ai toujours été indépendant, libre mais convaincu à outrance du combat qu'il a fallu mener.

Le FNF éprouva, au début, quelques difficultés à trouver des adhérents. Nous y sommes parvenus néanmoins, mais à vrai dire, c'était bien pauvre, à l'instar d'ailleurs, de tous les autres mouvements patriotiques d'Algérie. Les Pieds-Noirs furent très longs à comprendre que tout reposait, avant tout, sur leur volonté de combattre le pouvoir mortel, qui s'était emparé de la France par surprise, dès le mois de juin 1958.

Tout a changé brutalement à partir de deux événements :
1. le discours du 16 septembre 1959 prononcé par le général De Gaulle,
2. l'affaire Massu, lorsque le général Massu fut rappelé à Paris par le général De Gaulle, au début de l'année 1960. Evénement qui servira de déclencheur à la manifestation du 24 janvier 1960.
Il EST IMPORTANT D'INSISTER TOUT D'ABORD SUR LE DISCOURS DU 16 SEPTEMBRE 1959
Ce discours exprime, avant toute autre considération, un véritable dégoût à l'égard de l'Algérie. Un dégoût éprouvé par le chef de l'état, un dégoût suscité, suggéré, et projeté vers l'auditoire.

En dehors de toute autre interprétation, le chef de l'état a voulu générer dans l'esprit de nos concitoyens métropolitains, par les mots qu'il emploie, un refus de l'Algérie.



Page rajoutée le 31 mars 2011 et fin l'intervention du Dr J-C. Perez

LA FUSILLADE

Son origine, son déroulement, ses responsables, ses conséquences.

C'est pendant le déroulement du Procès des Barricades, entre novembre 1960 et mars 1961, que tout fut révélé à propos de la fusillade de 24 janvier 1960.

Curieusement, ces révélations ont connu un écho plus que médiocre. La vérité n'est pas bonne à connaître pour certains historiens de l'Algérie française.

Il y eut des morts des deux côtés. Beaucoup plus du côté des gendarmes que du côté des manifestants. La fusillade cessa dès l'arrivée du régiment du colonel Dufour, le 1er REP, sur la place de la Grande Poste.

Que s'était-il passé ?

Distinguons deux phases.
La première phase : c'est la charge des gardes mobiles qui avaient reçu mission de disperser la foule.
D'après le colonel Argoud, c'est le général Crépin qui donna cet ordre criminel sans en référer au général Challe. Pourquoi ?
Jusqu'à 14 heures, la manifestation pouvait apparaître encore comme un échec. Mais progressivement elle évoluait. Elle était sur le point d'atteindre une importance que je qualifie de déterminante. Il était important, en conséquence, pour le pouvoir, de donner un coup d'arrêt à son développement. Car, nous l'avons dit précédemment, dans l'éventualité d'une manifestation « monstre », on redoutait en haut lieu une décision du général Challe, qui ressentait les effets très communicatifs de l'enthousiasme populaire.

C'est Delouvrier qui donna l'ordre au général Crépin et à ses subordonnés de disperser la manifestation. On fit charger dans cette perspective des gardes mobiles qui étaient en attente depuis des heures au milieu des escaliers qui donnaient accès, en les remontant, à la place du Forum d'Alger. La plupart de ces gendarmes étaient Pieds-noirs. Leurs armes avaient été désapprovision-nées par ordre de leurs chefs. De toute évidence, ils n'étaient pas informés du traquenard dans lequel allait les faire tomber le pouvoir gaulliste, par l'intermédiaire de Delouvrier, le délégué du gouvernement en Algérie.

Delouvrier, beaucoup plus tard, revendiqua « le mérite d'avoir fait couler le sang à Alger ». Faire couler le sang ? Comment ?
C'est une réponse à cette question que je vous propose dès cet instant.

La deuxième phase : elle concerne les tirs.
Une question fondamentale fut toujours celle-ci : les gardes mobiles avaient-ils tiré au fusil mitrailleur sur la foule ? Cette question trouva sa réponse au cours des audiences du Procès des Barricades, comme je l'ai souligné précédemment.

La thèse officielle a toujours soutenu que les gendarmes n'avaient pas tiré un seul coup de feu.
Or, alors que se terminaient les dépositions des principaux témoins de l'accusation, trois parmi celles-ci, sont venues éclairer soudainement cette fusillade d'une lumière inattendue, qui ne laisse aucun doute sur les responsabilités des morts du 24 janvier 1960. Je le répète, d'une lumière qui ne laisse subsister aucune interrogation sur les ordonnateurs et sur les déclencheurs de cette fusillade.

Le colonel Godard, chef de la police dans toute l'Algérie, ne donna aucun détail lors de sa première déposition, sur le déroulement de cette fusillade.

Quelques semaines plus tard, son adjoint au commandement de toutes les polices d'Algérie, le capitaine de La Bourdonnaye, lui aussi témoin cité par l'accusation, fit sensation. Ou plutôt il fit une déposition qui fit l'effet d'une bombe dans le prétoire. Il déclara en effet, alors qu'on ne lui demandait rien, qu'il avait vu deux fusils-mitrailleurs (deux FM) de la gendarmerie mobile tirer du Forum en direction de la foule.

Ce fut un tel tollé au sein de la salle d'audience, que celle-ci faillit être interrompue. Il a fallu toute l'énergie du général Gardon, commissaire du gouvernement, pour imposer silence et lui permettre d'interroger ce témoin capital. Il lui demanda, en effet, d'affirmer une nouvelle fois ce que celui-ci venait de déclarer. A savoir, que deux FM de la gendarmerie mobile avaient tiré depuis le Forum d'Alger. Depuis cette place qui se situait devant le bâtiment de la Délégation du Gouvernement en Algérie, deux FM avaient tiré en direction de la manifestation. Le capitaine de La Bourdonnaye compléta sa déclaration en ajoutant :
« Je n'étais d'ailleurs pas seul », affirma t-il en substance. « Etaient présents sur les lieux à mes côtés, le colonel Godard, ainsi qu'un autre officier, un commandant, un ancien du REP... ».

A cet instant, ce témoin, La Bourdonnaye, hésita sur l'identité de ce commandant, il s'en souvint tout à coup et il précisa :
« c'était Allaire, le commandant Allaire, qui était avec Godard et moi, lorsque j'ai vu ces deux FM de la gendarmerie tirer en direction de la foule ».

Le général Gardon, après avoir calmé les manifestations de stupeur qui s'exprimaient dans la salle d'audience, et réduit à plus de discrétion les effets de manches de tous les avocats de la défense, convoqua à nouveau à la barre des témoins, le colonel Godard, le colonel Debrosse qui commandait les gendarmes ce 24 janvier, le commandant Allaire qui n'avait encore jamais témoigné, ainsi que d'autres officiers qui ne savaient rien sur l'origine de la fusillade. Comme le général Coste, qui commandait la ZAA (Zone Autonome d'Alger), le jour même de cette manifestation.

On sait que le colonel Godard, lors de sa première déposition, n'avait rien déclaré à propos de ces deux faits, que j'estime nécessaire de rappeler avec insistance :
d'une part, la présence de deux FM de la gendarmerie, en batterie, pointés vers le Plateau des Glières, à partir de la place du Forum d'Alger ; d'autre part, un tir effectué par ces deux FM, en direction du Plateau des Glières.

Il fut tout logiquement confronté à la déposition de son adjoint le capitaine de La Bourdonnaye. Celui-ci, j'insiste encore, avait bien précisé qu'il avait vu :
- deux FM de la gendarmerie, mis en batterie à partir du Forum d'Alger, en direction de la manifestation, manipulés par des gendarmes ;
- il avait ajouté aussi, à voix claire et parfaitement articulée, qu'il avait vu ces deux FM tirer en direction de la manifestation.

Godard, quant à lui, confirma sur un ton réservé, mais il le confirma à voix nette et claire, que deux FM de la gendarmerie étaient bien en batterie sur le Forum d'Alger. Il affirma, en revanche, que lui, n'avait vu tirer qu'un seul des deux FM.

Le commandant Allaire, lors de sa déposition, parut gêné. Réticent même. Il confirma cependant à 100 % la déposition du colonel Godard : à savoir que deux FM étaient en batterie sur le Forum d'Alger, pointés sur la manifestation, et que l'un d'entre eux au moins, avait tiré en direction de la foule.

Ce qui est d'une importance capitale dans ces trois dépositions, c'est ce qui suit :
o la présence de FM de la gendarmerie, en batterie, sur le Forum d'Alger (au moins deux FM vus),
o le tir d'au moins un des deux FM, constaté par trois officiers, o le tir probable, presque certain, de deux FM, puisque le capitaine de La Bourdonnaye, officier compétent dans le domaine des armes automatiques, a déclaré sous serment, qu'il avait vu tirer les deux FM.

Il est nécessaire que je m'attarde avec vous sur cette fusillade déclenchée par la gendarmnerie,
d'après au moins trois témoins oculaires. Il faut faire l'effort de se souvenir de la disposition des lieux.

Imaginons un premier plateau : je le rappelle, c'est la place du Forum qui s'étend devant le bâtiment de la Délégation Générale. C'est là que se sont déroulées les manifestations de mai-juin 1958. C'est du balcon de cette délégation que De Gaulle a lancé son : « Je vous ai compris ».

Etant sur le Forum, si nous tournons le dos à ce balcon, sur la gauche, un plan incliné formé d'escaliers, permet de rejoindre tout en bas, le Plateau des Glières où est amassée la foule algéroise : c'est le dernier plateau ou plateau inférieur. Près de ce plateau, dans les escaliers qui conduisent du premier plateau au plateau inférieur, les gendarmes mobiles s'apprêtent à donner la charge. Effectivement, les escadrons dévaleront ces escaliers avec mission de disperser la foule.


Retenons ce schéma :
o un plateau supérieur, le Forum à partir duquel un FM au moins de la gendarmerie a tiré ;
o un escalier qui relie les deux plateaux ;
o un plateau inférieur où est amassé un peuple qui chante sa foi dans la patrie et l'Algérie française.
Lors de la nouvelle audition du colonel Debrosse, je fis présenter à ce témoin, par Me Le Corroller, un plan des lieux, très schématique, représentatif de ce que je viens d'exposer pour votre profit.

Sur ce plan, j'avais situé la position des deux FM de la gendarmerie. Le Corroller, l'un des avocats du procès des Barricades, posa au colonel Debrosse la question suivante :
« Si un FM de la gendarmerie avait tiré d'ici, que se serait-il passé ? » Il désignait évidemment le plateau supérieur.

« Mais c'est impossible ! » répondit Debrosse, « Il aurait tué des gendarmes ! ».

Tout ce que je vous relate ici, en substance, peut se retrouver d'une manière plus complète et plus précise, dans les minutes du Procès des Barricades.

Un fait intéressant, curieux même, est à souligner : le tir de ce ou de ces FM, ne fut en aucun cas orienté vers le PC Ortiz ou vers la barricade de la rue Charles Péguy. Ce tir de FM fut bien déclenché à partir du Forum d'Alger, puisqu'il fut observé par trois officiers, encore une fois très expérimentés dans le domaine des armes. Et, comme on le dit vulgairement, par ce feu de FM on a tiré dans le tas. Mais comme dans ce tas avançaient les gendarmes, il était inéluctable que parmi ceux-ci certains fussent tués et blessés.

La gravité de ce tir se situe bien évidemment dans la tragédie, recherchée avec préméditation, des morts et des blessés. Mais ce qui rend cette charge de gendarmes encore plus criminelle, c'est le fait suivant que je vous ai rappelé précédemment :
les première lignes des mobiles qui chargèrent la foule, étaient constituées pour une grande part de gendarmes pieds-noirs, la plupart gendarmes-auxiliaires, dont les armes avaient été préalablement désapprovisionnées, je l'ai déjà souligné.

Cette intervention des forces de l'ordre se devait d'être sanglante, avant tout, pour ceux qui l'avaient décidée sans en référer au général Challe. Il fallait du sang à ces messieurs, afin de donner au commandement un prétexte valable pour éliminer en une seule fois les principaux défenseurs de l'Algérie française, dont je revendique l'honneur d'avoir fait partie à un poste très élevé, et très grave, de responsabilité. A un poste national.

Commença alors la nuit tragique. Le doute, la peur d'une attaque en règle de la barricade et du PC Ortiz, faisaient craindre le drame le plus horrible. Crainte aggravée par le capitaine Hautechaud, lorsqu'il vint nous dire à Ortiz et moi-même, comme je l'ai rappelé :
« ce soir, il y aura 600 morts à Alger ». Angoisse levée un peu plus tard par le colonel Dufour, commandant du 1er REP, lorsqu'il vint nous dire :
« Il ne se passera rien cette nuit, dormez, demain il fera jour ».

Je n'insiste pas sur les événements qui marquèrent tout le reste de cette semaine, la semaine des Barricades d'Alger. Car d'un point de vue historique, tout ce qui doit compter, c'est la journée du 24 janvier. Je reste convaincu aujourd'hui plus qu'hier, et je le souligne encore avec rancune et mépris, que les choses seraient allées beaucoup plus loin si les 22.000 UT du Grand Alger avaient été présents ce jour-là avec leurs officiers et en armes sur le Plateau des Glières. Si 100.000 personnes avaient fait l'effort à ce moment de la journée du 24 janvier 1960, de converger vers la Grande Poste, comme elles le firent les jours suivants. C'est-à-dire lorsque tout danger semblait écarté.

Le 24 janvier fut l'une des occasions perdues et parmi celles-ci, je le souligne encore, la plus belle et la plus valable.

J'éprouve toujours de l'amertume à me souvenir que la population des grandes villes d'Algérie et pourquoi pas celle des petites villes n'a pas compris qu'il fallait se jeter dans la rue, en prendre possession et communiquer son enthousiasme aux militaires en poste.

Partout ou presque, des officiers partisans de l'Algérie française étaient en fonction. L'Oranie et son peuple combatif, pugnace et encore frais, aurait eu dans cette éventualité un rôle fondamental et décisif à jouer.

Si par bonheur, cela s'était produit, nous étions en droit d'espérer que le général Challe prît la tête du mouvement.

C'était le moment où jamais de tenter quelque chose.

Il eut mieux valu que ce ne fût jamais plutôt que voir ce général, quelques mois plus tard, s'engager dans le putsch du 21 avril 1961. Putsch ridicule dans sa conception, puisque sous la pression de certains officiers peu instruits de l'identité réelle de la guerre d'Algérie, il prit la décision d'exclure les civils de ce putsch. Et quand le 25 avril il appela le peuple d'Alger à son secours, c'était trop tard. L'esprit capitulard avait fait son chemin dans l'esprit de nos militaires qui se soumettront à la capitulation d'Evian les 18 et 19 mars 1962. Qui accepteront de ramener le pavillon. Qui accepteront de sacrifier le sort d'une grande terre de la patrie. Qui ont refusé de réfléchir au destin ultérieur de la France, de l'Europe et de l'Occident.

C'est par leur ignorance du pourquoi de leur combat en Algérie française, par leur obéissance à un pouvoir manipulé par les sectes dominantes du capitalisme financier moderne, qui a joué le court-terme, qu'ils ont conféré à l'arabo-islamisme fondamentaliste universel, une vigueur révolutionnaire et planétaire inespérée, grâce à l'abandon de cette immense terre qui va de la Méditerranée à la lisière sud du Sahara.

Mesdames et Messieurs, c'est avec émotion que je termine cette conférence.

J'ai voulu évoquer cette journée du 24 janvier 1960 en essayant de faire revivre l'énergie et l'enthousiasme qui nous animaient à cette époque-là.

Même si, comme l'a proclamé Bossuet :
« ... averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie, les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint ».

J'ose citer Bossuet avec prétention peut-être, mais je le fais surtout avec nostalgie, avec humilité.

Certes, ma voix tombe effectivement. Certes les quelques rares cheveux qui me restent sont blancs. Mais je revendique la permanence d'une ardeur qui m'anime encore aujourd'hui. Qui n'est pas encore éteinte. C'est pour cette raison que je vous inflige une dernière citation que j'emprunte à un roman de Drieu La Rochelle, « L'homme à Cheval » dans lequel l'auteur fait dire à l'un de ses héros :
« Il y a en moi une passion qui ne mourra que quand je mourrai, et vous ne m'avez pas encore tué. Je suis prêt à progresser encore dans la vie, à grands coups de maladresses ».

Jean Claude Perez
Crédit: Pieds -Noirs d'Hier et d'Aujourd'hui - N°183-184 - Mars-avril - 2010


Ouvrages écrits par le Docteur Jean-Claude PEREZ

" Le sang d'Algérie "
" Debout dans ma Mémoire "
" Vérités tentaculaires sur l'OAS et la guerre d'Algérie "
" L'Islamisme dans la guerre d'Algérie "
" Attaques et contre-attaques "
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