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La guerre d' Algérie revisitée
Né sur place, témoin de la phase finale de la guerre d'Algérie (titre de sa thèse), Jean Monneret apporte sur ce drame un éclairage sans égal
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Après un demi-siècle, à l'exemple
d'autres déchirements français, la
guerre d'Algérie reste un passé
qui ne passe pas. Un passé dont
la page n'est pas tournée, tant ses
conséquences restent vives, cruelles, objets de
controverses et de polémiques sans fin. Il se
publie en France, chaque mois, au moins un
nouveau livre sur le sujet. Des films et des
émissions télévisées de qualité très inégale lui
sont consacrées. Les hasards de l'actualité font
aussi resurgir parfois le souvenir des ambiguïtés fondamentales de ce conflit.
L'un des témoins les plus célèbres des déchirements franco-algériens fut, on le sait, Albert
Camus (1913-1960). Le grand-père maternel
du futur écrivain, Étienne Sintès, était né à
Alger en 1850. Lui-même avait passé une
partie de son enfance dans le quartier populaire de Belcourt, peuplé de « petits Blancs »
que l'on n'appelait pas encore les « pieds
noirs». Lycéen, puis étudiant à la faculté des
lettres d'Alger, Albert Camus adhéra au parti
communiste en 1934. Il collabora au journal
Alger républicain, l'organe du parti, révélant
des qualités de plume qui feront plus tard sa
renommée. En 1945, alors qu'il avait pris ses
distances avec le communisme, il fut l'un des
rares journalistes à dénoncer dans la presse
française (Combat) la répression de Sétif et de
Guelma. Entre-temps, en 1942, il avait publié
L'Étranger, roman universellement célèbre
qui a pour cadre géographique la ville eth
les admirables rivages
d'Alger. La guerre
inaugurée par l'insurrection de la Toussaint 1954 devait mettre à la torture l'esprit
libre d'Albert Camus. Il plaida tout d'abord
pour une trêve impossible entre les combattants. Simultanément, il refusait le principe
de l'indépendance algérienne. Il résuma son
déchirement à Stockholm, le 10 décembre
1957, dans son discours de remerciement
pour l'attribution du prix Nobel de littérature : «Je crois à la justice, mais je défendrai ma
mère avant la justice ». Ce message fit scandale,
Albert Camus (1913-1960). Né en Algérie,
communiste dans sa jeunesse, il fera scandale à
Stockholm, en 1957, déclarant: "Je crois à la
justice, mais je défendrai ma mère avant la justice".
au moins dans la fraction politisée de l'opinion française qui avait jusqu'alors célébré
Camus. Le discours de Stockholm manifestait pourtant de façon éloquente et sincère
l'intense tragédie des Français d'Algérie. Mais
qui s'y intéressait vraiment?
L'histoire, qui avait commensé de façon imprévue en 1830, a fini dans le sang. Mais aussi dans la honte des dirigeants français |
C'est à cette tragédie qu'est consacré l'ouvrage magistral de Jean Monneret que réédite
L'Harmattan dans
une version complétée. Cet ouvrage est
tiré de la thèse de
doctorat d'histoire
en Sorbonne soutenue par l'auteur. Né à Alger en 1939, Jean
Monneret a consacré sa carrière à l'enseignement, ainsi qu'à l'étude de la langue arabe.
Il a lui-même vécu sur place les événements
qu'il décrit. Puis il a entrepris des recherches
dans des fonds d'archives jamais explorés
avant lui. Ce sont les résultats de ces recherches qui sont exposés ici avec une probité
et une méthode critique des sources véritablement exemplaires. Jamais Jean Monneret
ne se laisse emporter par la subjectivité du
témoin qu'il a été. En toute circonstance,
même sur des sujets qui pourraient inciter à
la révolte toute personne éprise de justice - on
pense à la fusillade du 26 mars 1962, aux massacres d'Oran, le 5 juillet suivant, à l'abandon
et aux tueries dont furent victimes les harkis
- oui, même sur ces questions brûlantes, Jean
Monneret conserve la retenue et la distance
que l'on attend d'un authentique historien,
mais que l'on rencontre rarement. C'est pourquoi ce qu'il avance possède une telle force.
Jamais chez lui de manifestations d'indignation, mais l'énoncé de faits qui deviennent
d'autant plus révélateurs et accablants.
Du point de vue historique, pour la compréhension de ce qui s'est vraiment passé en
Algérie au cours de l'année 1962, la part peut-
être la plus novatrice des enquêtes de Jean
Monneret concerne les enlèvements d'Européens pratiqués par le FLN algérien à partir
du 19 mars (accords d'Évian sur le cessez-le-
feu). Les documents qu'il a réunis permettent
de comprendre l'ampleur et la rapidité affolante de l'exode des Européens fuyant l'Algérie vers une métropole qui ne les attendait pas
et ne fit rien pour les protéger ou les accueillir.
Dans le sang, l'anarchie et, disons-le, pour
nous Français, dans la honte, s'est terminée
une histoire qui avait commencé de façon
imprévisible en 1830. Cette histoire a bien
des fois hésité. Elle fut souvent féroce pour ses
acteurs de toutes origines, mais sans être aussi
noire qu'on l'a prétendu après coup. Surtout,
à la lecture de Jean Monneret, on découvre
qu'elle aurait pu se terminer autrement. Avec
moins de souffrances pour les Européens
d'Algérie et pour les partisans indigènes de la
présence française. Avec moins de malheurs
aussi pour l'Algérie nouvelle, issue du chaos
de l'été 1962.
Crédit: Dominique Venner
1. Pour un tableau d'ensemble de l'histoire de
l'Algérie française et du conflit, on se reportera au
précis remarquable de Jean Monneret, La Guerre
d'Algérie en 35 questions, L'Harmattan, 2008.
•Jean Monneret, La Phase finale de la guerre d'Algérie,
Réédition complétée, L'Harmattan, 410 p.. 35 €, 2010
Repris de: Nouvelle Revue d'Histoire N°03/04/2010
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