En 1976 Monseigneur Brunon, évêque de
Tulle, introduisait la cause de béatification d'Edmond Michelet,
ancien ministre, décédé le 9 octobre 1970 à Page de 71 ans. Son
action à Brive en faveur des Juifs allemands persécutés par les
nazis justifiait cette initiative. Il ne s'agit pas aujourd'hui
de remettre en cause ce point d'histoire, ni de contester l'engagement
d'Edmond Michelet dans la résistance, son arrestation en août 1943
par les Allemands et sa déportation à Dachau où son témoignage de
chrétien fervent fit merveille. o o Edmond Michelet ne faisait qu'exécuter un ordre donné par le Chef de l'État. Pourtant la clause de conscience existe même (et surtout) chez un homme politique qui se veut chrétien. La démission reste alors la seule voie de l'honneur, encore faut-il faire preuve d'une force de caractère à la mesure de l'événement. Un second point est encore plus troublant. Il met directement en cause l'éthique du Garde des Sceaux, théoriquement garant de l'indépendance du pouvoir judiciaire. Lors du procès des généraux Challe et Zeller, coauteurs du putsch du 22 avril 1961, le premier nommé justifie ses états d'âme par une formule susceptible de faire mouche dans le coeur des juges du tribunal d'exception qu'est le Haut Tribunal Militaire: " On ne peut obliger un officier français à être chaque jour un parjure ". Edmond Michelet sait que le procureur général Besson chargé de requérir et le président Patin sont par principe hostiles à la peine de mort qu'exige le général De Gaulle. Craignant les foudres de ce dernier il écrit le 30 mai 1961 une lettre personnelle et secrète au procureur Besson lui enjoignant de réclamer à l'audience la peine de mort: " il est clair que pour l'un et l'autre le châtiment suprême doit normalement être réclamé. " Là encore il est soutenu que ladite missive a été dictée par le Chef de l'État en personne. Le ministre chrétien aurait pu objecter en conscience une impossibilité morale. Une fois encore une telle objection ne peut être opposée que par un homme au caractère bien trempé comme par exemple André Jacomet secrétaire général de l'administration et à ce titre le troisième personnage de l'État en Algérie, qui s'était démis de ses fonctions quand le général De Gaulle avait annoncé le 4 novembre 1960 l'autodétermination. Quoi qu'il en soit le procureur général Besson n'hésitç pas à demander une peine de quinze années de réclusion que le tribunal prononce. Quelque temps plus tard Edmond Michelet l'oblige à quitter son poste. Monsieur Besson devient alors avocat stagiaire. À ce stade de l'analyse factuelle on est en droit de penser que les prétendues turpitudes que les opposants à la cause d'Edmond Michelet lui prêtent ne sont pas réellement les siennes. Il n'a fait, par pure faiblesse ou par un dévouement aveugle, que se charger de celle de son maître. Un autre chapitre de la vie de l'hypothétique bienheureux doit être parcouru. Il porte sur ses sympathies à la cause du FLN et sur ses relations avec certains de ses chefs. Il ne s'agit pas de dénoncer les convictions de l'homme favorable à l'indépendance de l'Algérie, traumatisé par ailleurs par les informations concernant la pratique par certains de la torture en Algérie. Chacun est libre de ses opinions surtout lorsqu'il a vécu une arrestation, des interrogatoires et la déportation. Là ne réside pas le doute. Alors que depuis le 1er novembre 1954 la France lutte en Algérie contre le terrorisme qui vise à créer une rupture irréversible entre les communautés en frappant aveuglément des hommes mais aussi des femmes et des enfants de toute confession, un homme politique est-il autorisé à entretenir des relations secrètes, voire complices, avec des individus qui le pratiquent ou tout du moins, le font pratiquer. C'est sur ce point que l'action d'Edmond Michelet devient infiniment troublante. Aujourd'hui, les historiens ayant accompli leur oeuvre (notamment les Algériens) aucun esprit averti ne conteste ces relations que le général De Gaulle ne manqua d'ailleurs pas d'exploiter dans le jeu subtil sinon machiavélique auquel il se livra du " Vive l'Algérie Française ! " de Mostaganem aux accords d'Evian en passant par "Moi vivant, jamais le drapeau du FLN ne flottera sur l'Algérie" de la tournée des popotes. Il est vrai que dans son ouvrage " Contre la guerre civile" paru en 1957 Edmond Michelet écrivait: "L'Algérie c'est la France! Pourquoi faut-il que cette évidence soit devenue un slogan politique auquel répond cet autre slogan " l'Algérie c'est d'abord l'Algérie. " Sans doute visait-il Michel Debré, Jean-Jacques Chaban-Delmas, Léon Delbecque et autres gaullistes qui préparaient activement le coup du 13 Mai. Lorsque Edmond Michelet devient Garde des Sceaux des personnes bien informées s'étonnent de le voir choisir pour conseillers Joseph Rovan et Gaston Gosselin deux anciens de Dachau certes, mais aussi deux compagnons de route des réseaux français de soutien au FLN. Joseph Rovan catholique progressiste affiché, très lié avec "Témoignage Chrétien" et "France Observateur" dont on connaît les sympathies complices à l'endroit de la rébellion est l'homme qui va rédiger une directive à destination des Directeurs Régionaux de l'Administration Pénitentiaire dans laquelle on relève une affirmation qui ne manque pas d'inquiéter les services du Premier ministre : "II faut vous comporter en sachant que vous détenez une partie des futurs dirigeants algériens. " Gaston Gosselin est en relation avec notamment Ferhat Abbas (Président du GPRA) et Abderhamane Farès (le futur Président de l'Exécutif Provisoire algérien au lendemain du cessez-le-feu du 19 avril 1962 ). Il assurera aussi quelques mois plus tard la rédaction en chef du" Bulletin d'informations maghrébines" édité par" L'Union Africaine de Presse" très liée avec le FLN. Promu par Michelet conseiller technique chargé de la détention algérienne, il fréquente le cercle de ceux qui seront connus plus tard sous le vocable de " Porteurs des valises" du FLN. Lors d'un dîner chez Robert Barrât il rencontre même Francis Jeanson recherché par toutes les polices de France pour sa contribution à l'action de la rébellion. En septembre 1959 le Chef de l'Etat lui-même lui confie la mission de tester les chefs historiques du FLN détenus à l'Ile d'Aix sur son projet d'autodétermination. En juin 1959, alors que l'ALN " intérieure" va être progressivement réduite à quelques katibas squelettiques et que l'offre de la Paix des Braves faite par le général De Gaulle poursuit son chemin au sein des wilayas et de " l'Armée des Frontières" le FLN, à la recherche d'actions spectaculaires à la mesure de ses moyens amoindris, déclenche dans les prisons françaises une grève de la faim destinée à mettre le pouvoir en difficulté et à donner mauvaise conscience à l'opinion publique française. Edmond Michelet, en Garde des Sceaux avisé, prend personnellement les choses en main et contacte ses amis de Tunis. Le 28 juin il fait savoir à Bitat et à Boudiaf son intention de satisfaire les revendications des grévistes. Le 1er juillet une séance de négociation réunit dans la prison de Fresnes cinq membres du comité de grève, le Père Legouy aumônier délégué par Edmond Michelet, Boudiaf et Bitat en personne, dépêchés de l'Ile d'Aix pour mieux contrôler les opérations. Elle débouche sur ce qui restera dans l'histoire sous le vocable de " Circulaire Michelet" qui sera présentée par le FLN comme une victoire. Les circonstances dans lesquelles cette négociation a été conduite entraînent des récriminations jusqu'à l'Hôtel Matignon. Edmond Michelet est contraint de se séparer de Rovan et de Gosselin. L'erreur est humaine.. Persévérer est diabolique ! Et pourtant, pour les remplacer le Garde des Sceaux nomme le 1er juillet 1960 Hervé Bourges qui nage comme un poisson dans les eaux irisées des réseaux d'influence au service du FLN ( après l'Indépendance il acceptera volontiers l'offre de Ben Bella d'entrer dans son cabinet présidentiel, prenant même la nationalité algérienne ). Mais là ne s'arrête pas la contribution d'Edmond Michelet à la cause du FLN, évoquée jusqu'ici uniquement dans le cadre de ses strictes fonctions ministérielles. Le plus troublant reste à analyser. Au lendemain du discours du Chef de l'État proposant la " Paix des Braves" et des grandes opérations menées par le général Challe qui conduisent comme rappelé plus haut au démantèlement des wilayas de l'ALN, des chefs de celles-ci envisagent ni plus ni moins qu'une reddition. C'est ainsi que le colonel Si Salah (Mohamed Zamoun) chef de la wilaya IV et ses adjoints les capitaines Lakhdar Bouchema ( l'intellectuel de la wilaya), Halim ( Hamdi Benyahia) et Si Abdellatif(0thmane Mohamed Telba) du fameux commando Ali Khodja, envisagent en janvier 1960, lors d'une réunion d'un conseil de wilaya historique dans le Mongomo, une paix séparée avec le gouvernement français, court-circuitant ainsi le GPRA Le chef de la wilaya III Mohand Ou El Hadj donne son accord à une telle opération. À la suite de contacts entrepris par l'intermédiaire de Merighi cadi de Médéa, avec le Bachaga Boualem ( vice-président de l'Assemblée Nationale française) le colonel Foumier-Foch, Bernard Tricot et le colonel Mathon, le 10 juin 1960 Si Salah, Lakhdar et Si Mohamed ( il suit plus qu'il ne cautionne la démarche) sont reçus en grand secret à l'Elysée par le général De Gaulle. Celui-ci, passant outre les offres de ses visiteurs, lance le 14 juin l'offre de négociation au GPRA. Il apparaît aujourd'hui que De Gaulle n'a jamais voulu un cessez-le-feu séparé avec les wilayas. L'entrevue du 10 juin n'a été qu'un moyen de pression sur le GPRA pour le pousser à négocier. Mais là n'est pas le sujet. Le fait important est que le 26 mars 1960, plus de deux mois avant l'entrevue secrète, Krim Beikacem aurait été informé par le canal Edmond Michelet de la démarche de Si Salah (la liaison aurait été effectuée comme de coutume par les ambassades d'Egypte à Paris et Tunis) Le GPRA prend conscience du danger. La révolution algérienne n'a jamais été autant menacée. Il désigne Ahmed Benchérif pour rentrer en Algérie régler la question. L'intéressé est un aspirant de l'armée française qui a déserté en tuant trois européens et les musulmans de son unité qui ne voulaient pas le suivre. Courant mai Benchérif quitte Tunis par avion. Bénéficiant de complicités françaises, il gagne l'Algérie via la Suisse et Paris. Le capitaine Abdellatif est abattu en juillet ainsi que des officiers ayant souscrit à l'offre de paix. Le capitaine Halim est fusillé début août. Le colonel Si Salah destitué est fait prisonnier et évite l'exécution compte tenu de son prestige auprès des hommes. Edmond Michelet qui sera invité à abandonner ses fonctions ministérielles sous la pression du Premier Ministre le 24 août 1961 quand le général De Gaulle estimera que l'évolution favorable vers l'indépendance de l'Algérie ne justifie plus son maintien officiel aux affaires, éprouve-t-il alors la satisfaction du devoir accompli? Connaissant son caractère il est difficile d'imaginer qu'il aurait pu ainsi " balancer " Si Salah et les siens sans en avoir été invité par le Chef de l'État. Cette action révèle mieux la réalité de "l'homme de la réconciliation" louange par son petit-fils. Qui était donc Edmond Michelet ? Un irresponsable ? Un agent d'influence du FLN ? Jean-Luc Einaudi dans son ouvrage "La Bataille de Paris" rapporte que Michel Debré, Premier Ministre, qui réclama souvent au chef de l'État la mise à l'écart du Garde des Sceaux, s'était écrié: "Le FLN est au coeur de la France! Au conseil des ministres il y a le FLN ! " Edmond Michelet, grand ami de la cause algérienne qu'il aura servi consciemment ou inconsciemment, sera fait, toute honte bue citoyen d'honneur de la ville d'Alger en 1966, Alors ! Ange ou démon? Pierre Montagnon qui a écrit " L'affaire Si Salah " tranche cruellement le dilemme: "Sa sincérité mais aussi sa naïveté sont certaines ". N'était-ce pas Lénine qui évoquait le recours toujours souhaitable aux services de " l'idiot utile"? Crédit: Pieds -Noirs d'Hier et d'Aujourd'hui - N° 172 - Mars 2009 |