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Le vécu d'un supplétif
de statut civil de droit commun



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Je n’avais pas encore 18 ans, séminariste à Constantine, lors d’une visite chez mes parents à Bône j’ai été blessé, atteint d’une balle en plein cœur, tirée à bout touchant, évacué sur l’hôpital civil de Bône. Après 25 jours de coma, des soins douloureux, j’attendais avec impatience l’appel de ma classe, pour servir mon pays la France.

Durant ma jeunesse studieuse j’avais rêvé d’être un Bayard, un Jean Moulin au service de la France, cette sentence a d’un seul coup détruit tous mes rêves et mes illusions. Cette seconde blessure (morale, cette fois-ci) fut pour moi, bien pire que celle par balle du F.L.N.

La France recherchait des supplétifs. Je me suis présenté à la préfecture de Bône pour m’engager. On m’a proposé les Sections Administratives Spécialisées. Ces postes étaient très demandés par des jeunes qui souhaitaient servir leur pays natal, notamment ceux qui en avaient été dispensé pour différentes raisons : d’âge, de conditions physiques, de chômage et diverses autres raisons, mais qui souhaitaient ardemment servir leur Patrie, à la seule condition ne pas être trop éloigné de leur famille. Conscient de cet impératif que j’ignorais, et pour ne pas être rejeté une nouvelle fois, j’ai indiqué au fonctionnaire recruteur que j’étais disposé à être affecté, là, où personne ne souhaitait aller.

Mon nom à consonance et d’origine italienne, bien que français par filiation (trois générations) ne me convenait pas. Je voulais que ma nationalité me soit délivrée pour mon service envers mon pays et quoi de plus beau que de mettre sa vie en jeu au service de son pays.

Le jour tant attendu, le Conseil de révision arriva, la sentence comme le couperet de la guillotine tomba : « Migliaccio Christian Exempté ». Compte tenu de la blessure reçue, l’Armée me jugeait inapte à porter les armes.

Il m’a été proposé un poste de Moghazni à la Section Administrative Spécialisée de Bordj-M’raou- Sakiet-Sidi-Youssef « S.A.S. BATTOUM » sur la frontière tunisienne (entre la Ligne Morice et la ligne frontalière - sorte de « No mans Land ») à l’extérieur du barrage électrifié.

Je rassemble quelques affaires personnelles, je prends le train jusqu’à Souk-Ahras, l’échelon de liaison dont dépendait la S.A.S. C’était le 30 janvier 1958. Le lendemain un camion de la S.A.S. est arrivé. Présenté au lieutenant Charles Tumoine, Chef de S.A.S., je lui ai dit que je voulais m’engager dans son makhzen pour la durée de la guerre. Makhzen au demeurant peu nombreux au vu de sa position géographique, il m’a embauché.

Le 1er février 1958, je grimpais dans le camion où je me suis trouvé juché comme un vulgaire colis de marchandises, comme les sacs de blé, de ciment, les bouteilles de gaz, les paniers de nourriture et mille autres choses. Le camion de la S.A.S. s’intercala dans le convoi militaire à la C.C.S. de Souk-Ahras, pour les mêmes raisons de ravitaillement. C’était la 8ème compagnie du 23e Régiment d’infanterie. Après quelques kilomètres d’une route goudronnée jusqu’au barrage électrifié. Nous empruntons une piste, environ une trentaine de kilomètres et le franchissement d’un col (M’raou) pour rejoindre le poste, dans des secousses permanentes. La trentaine de véhicules militaires et les deux véhicules de la S.A.S. jeep et camion, produisaient un nuage de poussière. Cette randonnée a durée plus de deux heures. Blanc de cette poussière, exténué par ce voyage des plus éprouvants, j’étais heureux d’être enfin arrivé à la S.A.S.

Dans l’après midi le lieutenant me convoque à son bureau pour un mini interrogatoire, il me pose quelques questions sur ma motivation. « si je savais parler l'arabe, me servir d’une machine à écrire », par contre aucune question sur mon état physique, car il n’y avait pas de visite médicale d’incorporation. Il m’informe que je suis engagé comme moghazni pour un mois, devant ma mine déconfite, il rajoute, ce contrat est renouvelable par tacite reconduction et peut durer jusqu’à la fin de la guerre sous réserve de la motivation à servir et pourra être dénoncé par l’une ou l’autre partie sans préavis, ce qui me redonne espoir, « Il rajoute, comme je n’ai pas de secrétaire, en plus d’être au makhzen, tu frapperas à la machine à écrire les rapports et les compte rendus que je te communiquerai ». J’ose lui dire que je m’étais engagé pour faire la guerre et défendre mon pays. Ne t’en fais pas, la guerre tu vas la voir de près, car nous sortons presque tous les jours. Sur ce il appelle son sous-officier (adjudant-chef) et lui demande de m’équiper.

Au magasin, il me donne 2 treillis rapiécés, mais propres et complets, un calot rouge, 2 pantalons de toile beige, 2 chemises de même couleur un chèche, 2 paires de grosses chaussettes en laine, 1 burnous de Laine, une paire de « Pataugas »,2 couvertures assez rêches. Nous passons à l'armurerie ; il m’affecte un vieux fusil Lebel et une centaine de cartouches encore dans leur boite en carton, une cartouchière avec brelage en gros cuir, et un ceinturon de cuir. L’adjudant-chef me montre sommairement comment armer le fusil et me conduit dans une grande salle du bordj où sont alignés de part et d’autre une trentaine de lits métalliques sur de cantine et de table de nuit. Surpris, mais heureux je m’installais sur ce qui allait devenir ma nouvelle vie. Je m’habille en hâte, fusil à la bretelle, je vais rejoindre le mokhadem (sorte de sergent chef qui commande le Makhzen) il me demande mon nom, comme il le trouve compliqué, il me dit on va t’appeler « cristo » en fait il était très heureux et enchanté d’avoir parmi ses hommes un européen de droit commun, alors que l’ensemble de son makhzen était constitué de français musulmans de droit local. Par contre moi, j’étais très fier de servir ma patrie dans cette communauté composée de droit local et de droit commun que je représentais. Je n’ai jamais imaginé que quelques années plus tard, la patrie que j’ai servie, au péril de ma vie, avec mes frères de combat allait m’écarter de mes frères de droit local.

Les jours suivants j’ai eu droit à un apprentissage sommaire du maniement des armes, à la connaissance des grades militaires, pour le Makhzen c’était facile il n’y en avait qu’un celui de Mokhadem, pour l’armée régulière c’était plus compliqué, j’ai appris à marcher au pas, ainsi qu’à à tirer aux différentes armes, debout, à genoux, couché. L’Adjudant-chef, lui, faisait ses inspections de l’armement toutes les semaines, Il était intransigeant sur la propreté intérieure du Canon de l’arme, il fallait que cela brille, par contre pour la tenue vestimentaire il était moins exigeant. Le plus difficile pour moi a été les gardes statiques dans le mirador du Bordj. J’ai vécu une multitude de situations, la peur, la fatigue, la dépression, je me suis souvent posé la question : « mais qu’est ce que je suis venu faire ici ! »

La nourriture était à notre charge et sur le maigre salaire de 2 700 francs de l’époque (270 nouveaux francs) mensuellement, j’essayais d’en dépenser le moins possible pour envoyer le reste à ma famille (10 enfants) un père terrassier et analphabète et une mère quasiment illettrée, (ceux que l’on a qualifié d’affreux colonialistes). Les tomates, les oignons, les olives, les dattes, l’huile d’olive constituaient ma base alimentaire journalière. Unique européen (droit commun) parmi la trentaine de moghaz-ni, j’étais un peu leur mascotte, et tous m’invitaient à partager leur repas, préparés par leur femmes (la quasi majorité de ces jeunes hommes étaient mariés et vivaient dans la cité makhzen attenant au Bordj). Ce sont durant cette période (42 mois) les seuls repas chauds que j’ai eu. Inutile de vous dire que nous partagions ensemble nos joies et nos peines sans aucune différence entre les uns et les autres, le tout arrosé d’un thé à la menthe des plus réconfortants. Ces moments-là je les partageais avec la trentaine de moghaznis et nous avions les mêmes conditions de vie que l’on soit de droit local ou de droit commun musulmans ou chrétiens. Ils m’appréciaient beaucoup.



Lorsque j’effectuais les tâches de secrétariat, le lieutenant Chef de S.A.S. me demandait de l’accompagner au Mess de la compagnie, lui, avec le capitaine et les lieutenants et sous-lieutenants au carré des officiers, moi, à celui des sous-officiers. Le repas était copieux et de qualité il y avait beaucoup de viande, la boisson, vin ou bière, ce qui me changeait du petit lait aigrelet de la peau de chèvre qui servait d’outre à notre Makhzen.



Chaque jour était différent du précédent, marche de longue durée (20 à 30 kilomètres), embuscades, accrochages... Nous rentrions au cantonnement complètement harassés et fourbus que l’on soit de droit local ou de droit commun, la fatigue, elle ne faisait pas de différence. Nous n’avions même pas envie de manger seul le repos comptait, attendant notre tour de garde, le Mokhadem ne me ménageait pas et j’étais soumis aux mêmes aléas que mes frères d’arme de droit local. Le FLN au courant de nos pratiques, en profitait pour nous harceler, généralement de 22 heures à minuit ou une heure du matin, exténués nous rejoignions nos postes de combat en pensant que dès le jour levé, nous allions aux résultats, où il n’était pas rares de trouver des pansements, des pierres maculées de sang et parfois même une jambe ou un bras de nos assaillants. Cette vie de guerrier je la vivais tous les jours baignée par la peur, la crainte, la rage, en maudissant cette guerre. Heureusement l’enthousiasme et la bonne humeur du makhzen nous aidaient à retrouver le moral surtout quand aucun d’entre nous n’avait été touché. Le destin était cruel pour nous tous, droit local ou droit commun.

Notre S.A.S. disposait d’une trentaine de chevaux, que nous équipions de selles arabes (sorte de selles avec un petit dosseret arrière et avant qui vous brisait les reins). Cette cavalerie était destinée à des opérations situées vers les douars très éloignés (30 à 40 kilomètres) et à la protection des moissons. Nous troquions notre fusil Lebel contre un mousqueton (sorte de lebel court). En protection des moissons le fait d’être positionné assez haut nous permettait de voir si des rebelles ne s’infiltraient pas à travers les blés pour venir égorger les fellahs. C’était très fatigant et éreintant surtout pour moi qui n’avait jamais fait d’équitation. Lorsque nous rejoignions la position qui nous était assignée il m’arrivait de tomber plusieurs fois de cheval surtout lors du passage des oueds ce qui provoquait le rire bruyant des mes frères de combat, surpris tout de même de ma ténacité à remonter en selle, ils appréciaient beaucoup. Nos patrouilles et embuscades de nuit étaient effectuées pour rassurer les populations sous notre protection.



Ce qui a détruit le plus mon psychisme, c’est lors des accrochages, lorsqu’un frère de combat était frappé mortellement ou blessé, ses cris de détresse et de douleur résonnent encore (plus de cinquante après dans mes oreilles). Une autre fois alors que j’étais voltigeur de pointe avec Melalkia Abdelkader nous marchions une centaine de mètres au devant de notre section quand une terrible explosion m’a couché sur le sol et j’ai vu des morceaux de mon frère d’arme me retomber dessus, il venait de sauter sur une mine anti-personnelle, je me relève m’approche de lui ou du moins ce qu’il en restait le ventre ouvert, les tripes à l’air, il manquait une jambe, le visage haché, et pas un souffle vie.
Hébété, figé, tremblant de la tête au pied je ne pouvais croire à ce qui venait de nous arriver, je pleurais en silence les larmes inondant mon visage, le reste du makhzen nous a rejoint, j’ai ôté ma veste de treillis et nous avons ramassé les morceaux de ce pauvre Melalkia pour le ramener au Bordj et l’enterrer selon la coutume musulmane, c’est-à-dire le jour même. Notre camion servant de véhicule funéraire, la chaleur faisant son œuvre, le corps sans vie de mon frère de combat dégageait une odeur de mort dont je suis encore imprégné pour la vie.
Une autre question me hante perpétuellement, pourquoi pas moi ?


Suite au prochain numéro.

Christian MIGLIACCO
Chevalier de la Légien d'Honneur
Officier de l'Ordre National du Merite
Médaillé Militaire
Chevalier des palmes Académiques
Président de l'Union Nationale Laïque des anciens Supplétifs (UNLAS
)



crédit:PNHA N°233



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