De Gaulle et ses plus proches collaborateurs avaient tenu compte de tous les éléments à la veille de son dernier voyage en Algérie du 9 au 12 décembre 1960, sauf d'un seul. Le plus déterminant : le peuple algérien. Le voyage n'ira pas à son terme puisque le 10 décembre 1960 Les historiens de la guerre d'Algérie sont d'accord au moins sur un plan : le rôle charnière et décisif joué par l'année 1960 dans l'évolution de la guerre et qui devait aboutir, avec force fracas et tumultes, y compris internes, sur l'indépendance du pays proclamée le 5 juillet 1962.
C'est l'année où le FLN joue son va-tout international en mobilisant autant ses énergies propres que ses amis autour de l'unique et suprême but visé. Le GPRA s'est structuré. Il est désormais un gouvernement doté d'une stratégie qui agit à l'échelle de la planète toute entière. Dès le 22 août 1960 se tient à Chtaura, en Egypte, une réunion des ministres des affaires étrangères de la Ligue arabe à l'issue de laquelle les nationalistes algériens obtiennent que l'on passe des discours et des promesses aux
engagements fermes : soutien aux Nations unies et soutien financier au prorata du revenu national de chacun sont notamment amendés à l'unanimité des délégations présentes. Déjà en avril de la même année se tient à Accra la conférence internationale pour «la paix et la sécurité en Afrique», suivie en juin, dans la capitale éthiopienne, Addis-Abeba, par la réunion de «l'organisation de l'unité africaine». Le 22 août, le GPRA propose que le référendum sur l'avenir de l'Algérie s'effectue sous le contrôle des Nations unies.
Aux Etats-Unis, John Kennedy, qui n'est pas encore candidat à l'élection présidentielle dans son pays affirme : «...Il est hors de question que les démocrates approuvent la France contre l'Afrique dans la question algérienne.» Le 30 avril 1960, une mission gouvernementale algérienne conduite par Krim Belkacem, Abdelhafid Boussouf et Ahmed Francis, est chaleureusement reçue à Pékin. Le 7 octobre suivant, elle est à Moscou, ce qui donne l'occasion à la Pravda, organe officiel de l'ex-URSS, de publier un important article intitulé «Il faut mettre un terme à la guerre d'Algérie». L'organe du PCUS y précise que «la seule voie réelle pour arriver à une solution de la guerre consiste en des négociations directes entre les parties combattantes.» Mi-septembre 1960, Krim Belkacem ravit la vedette aux Français lors de l'Assemblée générale de l'ONU. Il est entouré de Abdelkader Chanderli, Ahmed Francis, M'hamed Yazid, Saad Dahlab, Ahmed Boumendjel et Bouatoura.
En France les réactions ne se font pas attendre. Réunis les 3 et 4 novembre 1960 pour leur deuxième colloque dans la grande salle de l'hôtel de ville de Vincennes, les champions de l'Algérie française adoptent une motion dans laquelle on peut lire : «La perte de l'Algérie signifierait l'Europe investie tournée par le sud et en danger de mort. Ce serait non pas la paix mais la guerre subversive généralisée sur le continent européen.» Le 4 novembre 1960 est l'occasion pour De Gaulle de donner une énième allocution télévisée dans laquelle il parle de «la République algérienne, laquelle existera un jour mais n'a encore jamais existé.» Pour le général, le préalable est encore et toujours le même : cessez-le-feu d'abord, discussions ensuite. Ce que les nationalistes algériens continuent de refuser.
C'est le moment que choisit le général De Gaulle pour annoncer le voyage qu'il doit effectuer en Algérie du 9 au 12 décembre 1960. Il a déjà concocté tout un plan qui selon lui devrait lui ménager tôut autant la communauté des irascibles de l'Algérie française que les nationalistes algériens qu'il sait pourtant farouchement opposés à toute issue qui ne soit pas celle de l'indépendance totale du pays. Juste avant cette étape qu'il estime capitale, il a pris soin de mettre en place des structures nouvelles. Le Parlement et l'exécutif algériens, sitôt installés, devront déterminer en temps utiles la date et les modalités du référendum d'autodétermination. Pourtant, il écarte
encore l'idée d'un règlement négocié avec le GPRA. Mais depuis son retour au pouvoir et surtout depuis le 13 mai 1958, les illusions qu'il a semées quant à un règlement rapide de la situation en Algérie commencent à sérieusement s'estomper. La réalité est que De Gaulle compte toujours et avant tout sur une victoire sur le terrain. Ce pourquoi, lui-même et ses plus proches collaborateurs s'échinent mais en vain à trouver cette hypothétique troisième force qui se situerait entre les ultras de l'Algérie française et les nationalistes algériens.
Cette dernière sera d'autant plus «raisonnable» qu'elle devra à la France une ascension sociale plus que rapide. L'idée n'est en tout cas pas nouvelle puisqu'elle avait déjà germé dans l'esprit de Maurice Chevalier tout au début de la guerre. Il table sur un «oui» massif qui, en même temps qu'il signifierait une adhésion sans faille à sa politique, mettrait définitivement hors jeu ceux qu'il continue à appeler «les dirigeants extérieurs de la rébellion.» Intervenant à la télévision française le 4 novembre 1960, il les invite à «prendre part sans restriction aux pourparlers relatifs à la consultation future puis à la campagne qui se déroulera à ce sujet et enfin au contrôle du scrutin», à la condition toutefois «qu'on cesse de s'entretuer.» Il sait pourtant parfaitement bien que les dirigeants algériens n'accepteront de cesser le combat que lorsqu'un accord aura été trouvé, après des négociations politiques, sur les conditions et les garanties de l'autodétermination elle-même. En fait, depuis Melun, les nationalistes algériens n'entendent pas revenir en arrière et ne croient en rien à une promesse qui voudrait qu'une fois les djounouds désarmés, la France tiendra parole.
Les historiens rappellent à juste titre que «depuis le discours sur l'autodétermination, les dirigeants algériens ont noté l'accroissement de l'effort militaire français dans le but proclamé de gagner du terrain. » El Moudjahid fait observer que «sa seule politique en Algérie, c'est d'abord la poursuite de la guerre en vue de la destruction et de l'extermination de l'Armée nationale de libération et du peuple algérien. Le principal instrument de sa politique n'est rien d'autre les combats menés sous les ordres du général Challe. lequel a pour mission de casser ce qui reste encre de l'A.LN àntérieur de l'Algérie, Le matin même du 9 décembre 1960, jour où commence le voyage présidentiel, une grève générale est d'ailleurs observée par fonctionnaires et commerçants pieds-noirs, et ce, suite à l'appel du Front de l'Algérie française qui les a invités à «manifester leur hostilité à la politique d'abandon et à la présence du général De Gaulle en Algérie.» Les rues des grandes villes algériennes ne résonnent plus que de slogans extrémistes comme «De Gaulle au poteau» ou encore «Algérie française.» Le général est cependant arrivé à Ain Témouchent, première étape de son périlleux périple. Il est accompagné par Louis Joxe, ministre d'état chargé des affaires algériennes. La tournée se poursuit vaille que vaille. Tour à tour, il passera par Cherchell, Blida, Orléansville, Tizi Ouzou, Akbou, Bougie, Teleghma, Batna... La doctrine française est, on le sait, que le peuple algérien «une fois libéré de l'emprise du FLN, reviendra à la France qui aura entre-temps démontré sa force.» Cette même doctrine considère d'autant la bataille d'Alger que les populations urbaines sont «cassées et neutralisées.»
C'était une erreur d'appréciation qui éclatera au grand jour à peine quelques jours tard. Henri Alleg note : «Ces appréciations sur l'état d'esprit réel des masses algériennes urbaines vont se révéler complètement erronées. A la décharge des spécialistes des services psychologiques il faut noter qu' ils peuvent croire, en cette fin d'année 1960, qu'eux aussi sont en train de gagner leur «bataille».
Le climat dans les quartiers algériens de Belcourt, de la Casbah, du Clos Salembier, pour Alger, ou encore de Lamur pour Oran, comme ailleurs s'est profondément modifié par rapport aux années 1956-1957. Les coups terribles portés par les forces de la répression, s'ils n'ont pu briser les convictions intimes, ont cependant éteint l'expression publique de cette confiance téméraire, à la fois imprudente et extraordinairement coûteuse qui était souvent la marque des nouveaux militants du FLN.» La répression, bien que moins spectaculaire et moins massive n'en est pas moins toujours présente. Avec moins d'éclat que sous Massu, la répression la plus féroce continue sans modification fondamentale malgré les discours du général. En fin d'après-midi du 10 décembre, l'atout majeur oublié par De Gaulle et ses collaborateurs, le peuple algérien, fait entendre sa voix. Ce sera très certainement le grand tournant de la guerre d'indépendance.
A. Kaberseli
Crédit Le Clin d'oeïl N°229
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