Non seulement
l'Histoire bégaye, mais elle a l'ironie méchante et un humour
cynique. Deux éléments d'actualité viennent, si besoin en
était, nous en apporter la preuve.
Premièrement,
une chronique récente recueillie sur le site « Algérie 360
» (1) nous informe, à l'instar d'autres sources, que Madame
Djamila Bouhired, « héroïne aux lunettes noires » de l'indépendance
algérienne, serait en train de bénéficier de soins médicaux
à Paris et, dit-on, logée à l'hôtel George V (excusez du peu).
Deuxièmement, on nous apprend, selon les mots mêmes du député
FLN Moussa Abdi, qu'« une proposition de loi criminalisant
le colonialisme français a été déposée le 13 janvier au bureau
de l'Assemblée populaire nationale [algérienne]. Le projet
sera soumis au gouvernement avant d'être adopté par le parlement
probablement lors de la session de printemps » (2).
Avouez que la concomitance des deux informations a de quoi
faire sourire. Ainsi, au moment même où le pouvoir algérien,
issu en droite ligne du terrorisme FLN, poursuit son éternelle
politique de haine anti-française (la seule qu'elle ait jamais
eu à proposer à son peuple depuis 1962) en déposant une graine
de plus dans le champ des rancoeurs partisanes, une ancienne
égérie et pasionaria de ladite lutte FLN ne trouve pas choquant
d'aller soigner ses pathologies outre-Méditerranée, c'est-à-dire
chez les anciens colons. C'est-à-dire chez nous.
A la décharge de Mme Bouhired, il faut se souvenir qu'Abdelaziz
Bouteflika, Président de l'Algérie et contempteur courageux
du « génocide » perpétré par la France contre son peuple,
avait de même assez apprécié, semble-t-il, les services hospitaliers
du colonisateur tant honni... Une âme un rien persifleuse
pourrait s'étonner de ce que la République Algérienne, forte
du dynamisme engendré par son accession tant espérée à l'indépendance
au début des années 1960, se soit trouvée incapable, en presque
cinquante ans, de produire un système hospitalier digne de
ce nom... En tout cas, au moins, digne de ses chefs...
Mais ces deux événements, pour malheureusement banals qu'ils
soient désormais, sont révélateurs d'un mal profond et enraciné.
Un mal provoqué par le développement et le pourrissement d'une
situation ubuesque que les historiens français du futur (s'il
y en a) considèreront avec encore plus de perplexité que le
Traité de Troyes signé au nom du roi fou Charles VI.
L'auteur de la chronique rapportée ci-dessus a beau jeu d'affirmer
: « en fait, peu importe où elle [Bouhired] est logée et par
qui elle se fait soigner » ; c'est précisément l'inverse.
Que cette dame soit soignée et hébergée en France, plus que
vraisemblablement avec des deniers publics généreusement alloués
par quelque officine gouvernementale, c'est là le véritable
scandale !
Car qui est Djamila Bouhired ? Berbère née en 1935, passée
très jeune au FLN, elle est la secrétaire de Yacef Saadi,
l'un des chefs historiques du mouvement indépendantiste. Mieux
encore (ou pire, selon le point de vue...), elle est membre
du fameux « Réseau bombes » de l'organisation qui, comme le
nom l'indique, avait pour but le terrorisme par les explosifs.
Le 30 septembre 1956, jour même de l'attentat du Milk-Bar,
elle dépose une bombe dans le hall de l'immeuble Maurétania
qui ne fonctionne pas. C'est elle qui recrute Djamila Bouazza
qui, quelques mois plus tard, au début de la Bataille d'Alger,
pose une machine infernale au café du Coq Hardi (26 janvier
1957).
Capturée par les parachutistes de Massu, à qui le pouvoir
politique en geste d'ultime couardise avait laissé la lourde
charge des affaires de police, Bouhired est interrogée, torturée
et condamnée à mort. Elle évite l'exécution grâce à l'action
menée par l'éternel Jacques Vergès, qui l'épousera en 1965.
C'est cette femme qui, que l'on sache, n'a jamais renié ses
« engagements de jeunesse », comme diraient certains, qui
est donc à Paris, ancienne tête de l'hydre coloniale, pour
profiter des soins médicaux de nos meilleurs hôpitaux. Peut-on
imaginer un seul instant (un seul instant !) que le régime
algérien recevrait aujourd'hui un ancien membre de l'OAS ou,
tout simplement, un ancien harki, à Alger, pour l'héberger
et le soigner ?
Cette disproportion manifeste est écoeurante à plus d'un titre.
D'abord, elle prouve à quel point le régime issu de la prise
de pouvoir indue de ce parti totalitaire, qu'était et est
encore le FLN, n'a pour seul ressort idéologique, pour seule
flamme fondamentale que la haine à l'égard de la France. On
nous accuse aujourd'hui encore de « crimes coloniaux », de
« génocide ». Bouteflika n'a-t-il pas lui-même, au risque
du ridicule le plus achevé, évoqué naguère on ne sait quels
« fours crématoires »(3), filant ou plutôt écrasant lourdement
la métaphore nazie ?
Que le parlement algérien envisage aujourd'hui de « créer
des tribunaux spéciaux pour juger les responsables de crimes
coloniaux ou les poursuivre devant les tribunaux internationaux
», n'est donc pas une surprise. On pourrait se demander en
passant pourquoi les Bouazza et autres Bouhired ne devraient
pas répondre de leurs actes devant les mêmes juridictions...
Mais ne jouons pas les naïfs : le terrorisme FLN était nécessairement
paré de l'innocence du juste, marqué de l'estampille progressiste
et auréolé du sur-moi des « combattants de la liberté ». Il
avait trouvé son expression officielle dans le strabisme éructant
d'un Sartre qui osait écrire : « Abattre un Européen, c'est
faire d'une pierre deux coups, supprimer en même temps un
oppresseur et un opprimé » (4).
La France était coupable, parce que française. L'Européen,
parce qu'Européen, point à la ligne. Après avoir anéanti la
présence européenne sur son sol, après avoir engagé le pays
dans la voie sans issue du socialisme, après la guerre civile
des années 1990 (on se souvient d'ailleurs des moines de Tibéhirine...),
le FLN se replie sur ce qui n'a jamais été que son idée fixe
: la détestation de la France. La victimisation comme seul
horizon de l'idéologie et dernier carré de la politique.
Avec cette Algérie-là, avec cette Algérie engoncée dans la
roideur idéologique haineuse de l'esprit FLN, il n'y a jamais
eu et il ne pourra (il ne devra !) y avoir aucune espèce de
considération ou d'estime.
Et pourtant, aujourd'hui comme en 1962, le gouvernement français
poursuit sa politique unilatérale d'amitié pleine et entière
envers son ancienne colonie. Peu importent les insultes, les
crachats, les vilenies répétées, la France, par ses représentants
officiels, se vautre dans la fange du déshonneur avec le ravissement
du masochiste pendu par les pieds au-dessus du fumier. A croire
qu'une clause secrète des accords d'Evian stipulait l'auto-emploi
perpétuel de la gégène mentale et morale dans les plus hautes
sphères de l'état français !
Mais observons les choses de plus loin. Débordons le cadre
étroit de l'enchaînement des événements, et prenons un peu
d'altitude historique. Comment se fait-il que nul, parmi nos
élites, n'ait encore oser souligner le paradoxe inouï, abracadabrant,
que constitue toute l'histoire croisée de ces deux pays depuis
cinquante ans ?
Au prix du déshonneur, au prix de la trahison, au prix du
non-respect de la parole donnée à des populations civiles
désarmées, au prix de près de 30.000 morts militaires, au
prix du massacre d'environ 100.000 harkis abandonnés, la France
gaullienne, reniant son honneur de 1940, a laissé en quelques
mois au seul FLN bien plus que ce parti osait en rêver alors.
Qu'indépendance il y ait dû avoir, sans doute. Que cette indépendance
soit livrée aux mains des bourreaux, c'est autre chose. En
six mois, un million d'Européens d'Algérie ont traversé la
Méditerranée. La valise ou le cercueil... Un million d'hommes,
de femmes et d'enfants forcés de fuir leur terre (beaucoup
étaient installés depuis plus d'un siècle) pour éviter des
représailles sanglantes. Comment appelle-t-on cela, du reste
? Cela dépend... Si c'est en Bosnie ou en Afrique Noire, on
dit « épuration ethnique ». Si c'est en Algérie en 1962, c'est
seulement le sens de l'histoire...
Les Pieds-Noirs, on le sait, étaient des « colons racistes
». Des « fascistes ». Des « nazis ». Les gens du FLN étaient
des « purs ». Des « opprimés ». Des « saints martyrs du laïcisme
tiers-mondiste ». Il était naturel que du nourrisson au vieillard,
la terre algérienne soit purgée de toute présence française
et européenne. Que dis-je, c'était nécessaire ! Mais alors,
peut-on nous expliquer le paradoxe dont je parlais tout à
l'heure et qui a consisté, pour des millions d'Algériens,
à quitter leur terre nouvellement indépendante pour venir
se précipiter dans les bras de leurs anciens tortionnaires
? Etaient-ils si attachés à l'oppression coloniale pour venir
la chercher à Marseille, Lyon, Paris, Strasbourg, Lille ?
Car le voilà, le scandale à long terme de l'indépendance FLN
! Le voilà dans toute son étendue, le marché de dupes de la
décolonisation !
Un million de Français « rapatriés », c'est-à-dire jetés du
jour au lendemain sur les ports d'Alger et d'Oran ! Les Harkis,
n'en parlons pas, ils ne doivent pas exister, pour le confort
politique de tous (et d'ailleurs, Bouteflika, ami à sens unique
de la France, l'a dit, ce sont des collabos). Dès 1962, des
centaines de milliers d'Algériens incapables de bâtir leur
propre destin dans la fierté retrouvée de leur indépendance,
et qui viennent quémander les miettes des Trente Glorieuses
françaises ?! Pire encore, dernier clou sur le cercueil :
dès 1975, et la catastrophe du regroupement familial, des
millions d'épouses, d'enfants, de cousins, qui viennent s'installer
à demeure sur le sol de l'oppresseur ! Quel chassé-croisé
grandiose, admettez-le ! Quelle ironie machiavélique ! Et
aujourd'hui, comme si ce n'était pas assez, la revendication
algérienne, la revendication FLN au coeur des territoires
français !
Nous avons tous croisé ces « deuxièmes » ou « troisièmes générations
», comme on dit, T-shirt à l'effigie de l'Algérie sur la poitrine,
deux ou trois mots de mauvais arabe dialectal à la bouche,
et regard de haine condescendante sur tout ce qui peut représenter
la France (surtout, ne pas les regarder trop longtemps dans
les yeux !). Nous les voyons tous les jours déambuler en bandes
agitées, et pas une semaine ne passe sans qu'on les entende
se plaindre du traitement apparemment ignoble qu'on leur réserve.
Ils ont la haine, dit-on. Parce qu'on les aurait « parqués
dans des ghettos ». Etrangement, les ghettos en question n'était
que des cités banlieusardes et ouvrières fort calmes avant
leur arrivée, voire des quartiers de centre-ville sans histoire.
Mais le mécanisme est implacable. Les nouveaux venus arrivent
et les familles françaises, parfois d'origine étrangère, d'ailleurs,
commencent à s'en aller. Jusqu'à ce que le quartier ou la
cité soit ethniquement homogène, avec son cortège de boîtes
aux lettres brisées, de halls tagués, de voitures brûlées...
Ils ont la haine parce qu'on les « discriminerait » systématiquement.
Car bien sûr ils sont les seuls à souffrir de la crise, du
chômage, des prix de l'immobilier... Mais peut-être serait-on
enclin à les considérer d'un oeil amical et fraternel s'ils
donnaient l'exemple d'une conduite laborieuse et respectueuse
de leur pays d'accueil. Peut-être serait-on enclin à les accepter
dans la communauté nationale s'ils cessaient d'arborer, après
deux, trois, quatre générations, la fierté hautaine et revendicatrice
de leurs origines (jusque dans leurs prénoms, invariablement
arabo-musulmans).
Ils ont la haine parce qu'on les traiterait en « citoyen de
seconde zone »... Mais réalisent-ils le haut degré de confort
dans lequel ils baignent, par rapport aux immigrés européens
des vagues précédentes ? Les choses étaient beaucoup plus
dures pour les Italiens ou les Polonais qui ne bénéficiaient
pas de toutes les couvertures sociales de notre époque. A-t-on
jamais connu une telle rébellion au sein de ces communautés
? Non. Elles se sont fondues totalement dans le fleuve français.
Il faut être aveugle pour ne pas voir que l'expérience inédite
d'immigration nord-africaine massive en France est un échec
total. Je ramène tout lecteur dubitatif aux émeutes de 2005,
grand prélude à ce qui sera, inévitablement et malheureusement,
une secousse bien plus grave. Il faut être malhonnête pour
ne pas reconnaître que la faute vient, non pas du « racisme
» prétendu des Français, mais de l'immense outrecuidance de
populations qui, non contentes d'avoir chassé l' « oppresseur
» chez elles, viennent chez lui pour l'accuser de ne pas s'adapter
à la culture de l' « opprimé » !
Relativisons une seconde ; toute la faute ne vient pas de
ces populations, bien sûr. Sans minimiser aucunement leur
responsabilité propre (ce n'est pas parce qu'on est invité
chez quelqu'un qu'il faut mettre les pieds sur la table...),
il faut également (surtout !) souligner la lourde et criminelle
culpabilité des Français ayant favorisé cet état de fait.
Ces Français rancis et confits dans l'idéologie néo-raciste
du tiers-mondisme (énième resucée du marxisme), pour qui «
France » égale « fascisme » et « patriotisme » rime avec «
Vichy ». Eux et leur sainte Trinité : communautarisme, relativisme
culturel, politiquement correct. « Surtout, ne pas les juger
! » ; « surtout, ne pas exiger l'assimilation, évidemment
raciste ! » ;
surtout ne rien faire ! Et s'imaginer benoîtement, angéliquement,
que les ressentiments de 1954-1962 s'étaient évanouis quelque
part en route, au-dessus de la Méditerranée...
On n'a pas voulu extirper de leurs coeurs et de leurs âmes
le Sahara de leurs rancoeurs pour y mettre le patriotisme
de l'Arc de Triomphe et de la cathédrale de Chartres. On en
paiera le prix. Nos « jeunes-issus-de-la-diversité », comme
commande de le dire maintenant une novlangue délirante, ont
la mémoire longue. La nôtre est courte. Quand nous en avons
une... Leur mythologie n'est pas celle de Clovis et de la
Fête de la Fédération. C'est celle de la grande victoire politique
du FLN contre l'oppresseur français. Leurs héroïnes nationales
ne sont pas des Jeanne d'Arc, mais des Djamila Bouhired.
« Algérie en force », crient-ils désormais les soirs de victoire
(et de défaite...) de leur équipe nationale, au milieu des
voitures en train de flamber et des drapeaux vert et blanc
du vieux FLN (celui que De Gaulle promettait, lui vivant,
de ne jamais laisser flotter sur Alger...). « Algérie en force!
»... On dit qu'ils ont la haine. Mais sont-ils vraiment les
seuls ? Voilà une question que le pouvoir mériterait de se
poser...
Souvenons-nous des leçons de l'Histoire ! La cohabitation
entre Arabo-musulmans et Européens s'est soldée, il y a un
demi-siècle, par la tragédie brutale d'un divorce sanglant.
Et pourtant, la France avait assez amené d'hôpitaux, de routes
et d'écoles avec elle ! Aujourd'hui, et alors que l'apport
global de l'immigration maghrébine en France est, au mieux,
nul, qui peut penser qu'une nouvelle coexistence des mêmes
peuples, fût-elle de l'autre côté de la Méditerranée, finira
d'une autre façon ?