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L'IDENTITE PIEDS-NOIRS
ENTRE MYTHE ET REALITE

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Intewiew pour le site arzeweb.org
par François Montoya, philosophe amateur



Comment oser penser aujourd'hui une individualité Pieds- Noirs qui puisse ouvrir à une modernité des relations avec le Maghreb, et permettre une parole partagée entre individus marqués de cette histoire ?
" la nostalgérie " est symbolique de " l'arrachement " de l'être en pleine " constitution ".
DERRIDA François Montoya :
Pensez vous que le " Pieds-Noirs " est resté dans son lieu de " mémoires " ?
Ce lieu est- il intérieur ou de pure forme ?
Rêve ou inconscient ?

Andrée Herbin :
En préambule, le terme " Pieds-Noirs " réfère à l'exil et à son traumatisme, puisque c'est dans ce contexte qu'il s'y est constitué. C'est donc surtout autour d'un trou de mémoire ou d'un déni de mémoire que cette identité communautaire s'est fantasmatiquement formée. C'est comme s'il s'était surtout agi de s'y mettre à plusieurs pour ne pas perdre la mémoire .

Cet exil , comme tout exil (différent d'une immigration choisie) est un arrachement à la terre de naissance et de vie . D'un point de vue psychanalytique, cette terre n'est pas sans être métaphorique du corps de la mère .

Le fait historique concernant l'Algérie, que le " retour "ponctuel et saisonnier (comme pratiqué par toute personne exilée soit directement soit par parent ou ami intermédiaire qui donnera des nouvelles du pays) sur les lieux de sa naissance ou de son enfance est resté difficile si ce n'est impossible jusqu'à récemment, a fixé cette mémoire dans une reconstruction nostalgique et mélancolique dans laquelle se mêlent réel et imaginaire.

Cette identité de l'exil est aussi comme une promesse de ne pas oublier les morts laissés " là-bas ", car cela n'a sûrement pas été sans une grande culpabilité consciente ou inconsciente de " les laisser ". Le conflit inconscient entre choisir la vie et partir ou rester avec les morts et risquer peut-être encore d'en mourir a dû être très violent pour les enfants par rapport à leurs parents et pour des parents qui y auraient laissé des enfants . L'écart de plusieurs générations n'a sûrement pas le même impact, les morts étant en quelque sorte déjà morts et enterrés, à savoir symbolisés dans la mémoire individuelle et collective , donc inscrits dans une parole qui, elle, " se transporte ".

Cette communauté des vivants n'est-elle pas de ce point de vue une manière de faire mémoire à la communauté des morts enterrés et " abandonnés " ?

Dans tous les cas , cet exil d'arrachement peut avoir créé des points de fixation à l'histoire au moment du départ ou au temps avant départ 5 soit ritualisée et mise en scène dans des rencontres " communautaires " , soit occultée dans une volonté d'intégration et de repartir " à zéro " , en faisant table rase dans une forme " d'identité " : je ne suis de nulle part ! donc un errant.

Le problème de cette sorte d'identité reconstituée mythiquement est qu'elle ne peut être " fîère " : elle est empreinte à la fois de l'humiliation d'avoir été victimes d'un processus historique.

Le " Pieds-Noirs " provenant d'un lieu à la marge de l'Orient et de l'Occident a-t-il conscience de ce qu'il doit à cette identité plurielle ?
(juive, chrétienne, et musulmane) ?
La difficulté dans cette réflexion est de ne pas tom- ber justement dans l'imagerie réductrice et de laisser l'espace aux histoires individuelles et à leurs différences.

La place dans l'exil n'a pas été similaire pour les Pieds-Noirs suivant leur communauté d'origine, leurs habitudes culturelles , et les traditions éventuelles religieuses.

Je ne dirai pas que l'Algérie est " à la marge " de l'Orient et de l'Occident, mais que le Maghreb est un lieu où l'influence occidentale s'est toujours faite dans un contexte de colonisation et donc d'immigration de diverses populations quittant leurs terres d'origines pour des raisons économiques, politiques ou personnelles.

D'autre part, dans l'exil l'identité Pieds-Noirs n'a pas intégré la dimension arabisante ou musulmane . Il a été laissé aux personnes de ces origines ou cultures une identité " d'immigrés et non de rapatriés ".

Cette notion est fondamentale , car le Pieds-Noirs a été considéré pour des raisons géopolitiques, comme rapatrié alors que pour la plupart d'entre eux , c'était une arrivée sur une terre " patrie " certes , mais sur laquelle ils n'avaient, pour la plupart, pas de repères.

La conscience, d'une identité pluri-culturelle , qui est d'avoir vécu cette évidence comme quotidienne, vient dans l'exil sous deux formes :
une forme du déni qui gomme la réalité des inégalités de statut entre les différentes communautés, et qui va créer imaginairement un mythe de paradis inter-ethnique perdu, une forme de conscience, a contrario, qui revendique dans l'élaboration et le discernement la reconnaissance, a posteriori, de cette chance d'avoir vécu dans cette réalité-là.

Si le travail de conscience des Pieds-Noirs de la deuxième et troisième génération peut enfin se parler , c'est le ferment d'une identité plurielle paradoxalement à venir.

François Montoya :
est-ce-que la succession d'événements jusqu'en 1962 a forgé un destin pour chacune de ces personnes ou a bloqué complètement " l'histoire individuelle " de chacun ?

Le destin commun est d'avoir vécu de 1954 à 1962, une guerre qui n'avait pas de nom : événements d'Algérie ?
guerre civile ?
guerre d'indépendance?
Comment chacun a été exposé à cette guerre ?
Quelle parole a été mise sur ces événements ?
L'histoire individuelle n'existe pas en soi , ceci est un concept actuel imaginaire qui nous ferait croire qu'un individu est indemne de son contexte qu'il pourrait être le héros de sa propre histoire. Or, chaque sujet élabore son histoire dans ce qu'elle se situe toujours à l'intersection d'une histoire familiale et généalogique, d'une histoire collective géo-politique , et ce qui fait l'histoire individuelle est l'autorisation qu'il peut se donner de sa propre subjectivité et singularité qui va faire de lui un sujet unique non réductible à une communauté quelle qu'elle soit, si ce n'est de participer à l'expérience d'une humanité parlante.

De la capacité d'un sujet donné à avoir intégré la guerre, l'exil comme constituants d'une expérience particulière du monde et de pouvoir en témoigner va dépendre la possibilité de pouvoir être dans sa vie. Or, cette parole et cette autorisation à témoigner de comment chacun a vécu cette histoire là ne me paraît que pouvoir timidement commencer . Il me paraît évident par expérience clinique que l'histoire individuelle du sujet " Pieds -Noirs " est effectivement bloqué sauf à avoir pu élaborer celle-ci soit dans l'écriture, une oeuvre, une psychanalyse . Cet espace de parole reste à ouvrir pour permettre de se rassembler sur des notions vivantes et non sur des notions morbides.

F.M. :
La nostalgie de ce passé, si fort, suffit-elle à mieux comprendre notre rapport au monde ?

A.H.:
Là encore, il s'agit de savoir de quelle nostalgie parle-t'on ?'
Celle d'une enfance perdue qu'il aurait fallu de toute façon quitter ?
D'un attachement maternel dont on sait que la figure est centrale de la famille dans les cultures méditerranéennes, faisant face à l'autre figure celle du patriarche , mère dont le sujet ne peut faire l'impasse de se séparer, père auquel le sujet pour gagner son autonomie ne peut faire là aussi l'impasse de se différencier.

Là, l'identité construite de Pieds- Noirs , rejoint l'identité méditerranéenne et l'organisation de la famille qui réunit les juifs, chrétiens, musulmans du bassin méditerranéen.

La nostalgie fixe cette manière d'être au monde dans un espace "secret", (à moins que ce soit le secret d'être de là-bas qui fixe à la nostalgie ?) intime qui ne peut vraiment se revendiquer comme sensibilité particulière au monde, en particulier. dans ce qui est de la dimension des sensations, sentiments et émotions.

Le Pieds-Noirs est de fait " quelqu'un du sud ", et cette nostalgie parle aussi d'une terre où cette expression chamelle et sensuelle ne posait aucun problème puisqu'elle faisait partie de cette terre-là. Il en est tout autrement sur la terre d'exil ; d'où la nécessité sans doute vitale de se regrouper pour pouvoir vivre cette dimension.

Par ailleurs , l'expérience de la guerre et de l'exil change un individu sans possibilité de retour en arrière comme tout événement marquant dans l'histoire d'un individu, car rien n'est jamais plus pareil après ce traumatisme, il y a un avant et un après.

Seule une élaboration symbolique sort " le Pieds-Noirs " de ce clivage dans son histoire et de son enfermement dans une identité communautaire qui lui ferme l'espace de sa singularité de sujet.
Mais il est douloureux de traverser cette perte du pays natal qui renvoie chacun à d'autres pertes personnelles.

FM:
la réappropriation d'un autre lieu comme l'Espagne, a- t-elle permis de mieux enfouir les frustrations de certains ? Ou au contraire de mieux s'intégrer dans sa " propre généalogie" ?

A.H:
Je ne peux répondre sur la question de l'Espagne, ne la connaissant pas. Mais cette question m'évoque plusieurs réflexions : L'Espagne et plus particulièrement l'Andalousie est le pays où au V° siècle a réellement eu lieu la rencontre intellectuelle et spirituelle entre les deux plus grands penseurs juif et musulman de l'époque : le paradis fraternel a été vécu là . La référence à l'Espagne est souvent évoquée dans une mythologie méditerranéenne, mais elle est une référence pour l'avenir, comme un modèle de ce qui pourrait être de nouveau possible et pacifiant pour l'Europe du Sud, mais c'est un leurre de plaquer cette image sur le vécu en Algérie, sauf dans des relations de voisinage , mais non-exemptes de relation de dominé-dominant.

Par ailleurs , l'exil vécu par les Pieds-Noirs les a déracinés d'une terre de naissance, mais les a renvoyés dans l'exil à un autre exil, celui des ascendants qui avaient exilé en Algérie un peu plus d'un siècle auparavant. Les racines ont été cherchées alors plusieurs générations plus tôt.

La question généalogique s'est vécue là comme une approche à une appartenance à un avant l'Algérie, puisque la communauté Pieds-Noirs est elle-même, constituée d'enfants d'exilés, (France, Italie, Espagne, Baléares, etc..) ce qui est très différent des exilés qui quittent une terre qui est aussi celle sur laquelle leurs ancêtres sont nés.

C'est d'ailleurs cela la spécificité de l'expérience du Maghreb depuis plusieurs siècles, c'est que c'est une terre de rencontre inter-culturelle et parfois de métissage. Ce vécu se rapproche des vécus de Madagascar, La Réunion, les Antilles par exemple et pourrait avoir valeur d'exemplarité d'un certain vivre ensemble si la communauté Pieds-Noirs travaillait sur son ostracisme des maghrébins, car sinon la communauté Pieds-Noirs prend le risque de se constituer contre une autre communauté, ce qui est le risque de toute communauté ou groupe qui annihile alors la rencontre avec l'Autre, l'Etranger qui ne peut se faire que chacun à chacun.

Cette recherche généalogique vue de ce point de vue là, laisse de côté souvent la question de la filiation qui n'est pas une appartenance à un groupe familial ou ethnique, mais l'inscription d'un individu dans la parole à une place unique dans la différence des générations et des sexes qui soutiennent le Sujet en devenir à laisser le désir du Vivant se manifester en lui.

F.M:
Qu'exprime au fond cette idée de " retour " pour " un Pieds-Noirs " d'aujourd'hui ?

A.H:
Peut-être tout simplement la pacification possible avec le passé, avec la terre de l'enfance ou de la maturité, car on ne peut se séparer de quelque chose ou de quelqu'un , que si l'on sait au fond que le lien est encore possible, qu'il ne va pas en mourir ni nous non plus. Or l'exil d'avec l'Algérie a fait comme une mort, mort psychique pour les plus anciens qui sont comme morts à eux-mêmes pour certains.

Cela se vit dans l'expérience de voir ses amis aller de temps à autre librement dans leurs terres natales ou savoir que cela leur était possible et qu'ils étaient donc libres d'y aller ou pas, c'est là que la personne sent à quel point elle est exilée.

Car c'est dans un aller-devenant, dans un mouvement que le Sujet se constitue. Ce retour ne sera pas un retour car le temps est passé , c'est plutôt de retrouvailles dont il s'agit, retrouvailles avec une terre, avec des sensations, des odeurs, une lumière, comme un lien possible avec une partie de soi laissée là-bas, qui est de l'ordre du sensible.

FM:
L'idée de " retour " peut-elle nous permettre de transmettre à nos enfants un sentiment de filiation car le plus souvent ceux-ci font également ce chemin avec leurs parents ?

A.H:
L'idée de " retour " est peut être la levée du refoulé de l'Algérie chez les ascendants qui a créé une zone de secret, de blessure sur lesquelles se sont heurtés les enfants de la 3° génération, ceux nés en France. C'est une remise dans l'histoire de l'humanité de l'histoire des parents, ce pourrait être la sortie d'une mythologie qui empêche l'histoire de demain de s'écrire.

Je suis intimement persuadée que ce secret de pays, pèse lourdement sur la société française et ses relations entre les différentes personnes d'origines différentes qui la constituent.

Dans le moment présent, la possibilité d'une parole partagée sur les histoires réciproques seraient porteuses de tolérance et de paix. Car il n'y a pas de revanche à prendre sur l'histoire, il y a à la reconnaître . C'est dire que le destin a mis des individus en présence sur une terre , que c'est la Grande histoire, que la petite histoire de chacun c'est de pouvoir se désolidariser des idéologies et prendre le risque d'une parole vivante avec d'autres.

Andrée Herbin

Psychanalyste
PLACE et PRESENCE

Crédit: Pieds -Noirs d'Hier et d'Aujourd'hui - N° 179 & 180 - 11/12 2009

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