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L'histoire falsifiée..
Entretien avec Jean Sévillia Propos recueillis par Fabrice Madouas
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bicentenaire
d'Austerlitz, Colonisation, rapports entre l’islam et l’Occident,
rôle de l’Église dans les progrès de la civilisation… L’idéologie
s’est emparée de l’enseignement de l’histoire. Il est temps
de rétablir quelques vérités.
Entretien avec Jean Sévillia.
Assurément, les Français ont le
goût de l’histoire, écrivait, en mai 2009, l’historien Jean-Pierre
Rioux, dans son rapport sur les sites susceptibles d’accueillir
un musée de l’Histoire de France. Pour preuve, ajoutait-il,
le succès du documentaire sur la Seconde Guerre mondiale, Apocalypse,
sur France 2 : 17 millions de téléspectateurs !
Oui, les Français aiment l’histoire, mais, comme ils aiment
aussi se quereller, ils adorent se déchirer sur le passé. Le
sachant, les plus avisés de nos monarques, républicains compris,
ont toujours cherché à refermer nos querelles. « J’assume
tout, de Clovis au Comité de salut public »,
disait Bonaparte.
Pourtant, depuis plusieurs années, la passion paraît l’emporter
sur la sagesse. Des feux mal éteints se sont rallumés à l’occasion
de l’adoption, sous la pression de communautés diverses, de
plusieurs lois mémorielles – on pense notamment à la loi Taubira
faisant de la traite négrière transatlantique un crime contre
l’humanité, plus de cent cinquante ans après l’abolition de
l’esclavage. En 2005, le gouvernement français se tint à l’écart
des commémorations de la victoire d’Austerlitz, en raison de
la campagne lancée par un écrivain guadeloupéen qualifiant l’Empereur
de « despote misogyne, homophobe, antisémite, raciste, fasciste,
antirépublicain »…
« Si la manipulation de l’histoire a toujours existé,
le phénomène a pris un tour aigu et particulier au cours des
dernières décennies, résume Jean Sévillia
dans son livre, Historiquement incorrect
(Fayard). Le regard contemporain se focalise
sur certains épisodes au prix d’indignations sélectives qui
ins truisent un procès permanent contre le passé occidental
et contre celui de la France. »
Le problème est d’autant plus aigu que l’institution censée
transmettre la connaissance de notre passé aux futurs citoyens
français, d’où qu’ils viennent, ne le fait plus : l’École a
renoncé au récit national, qui fut enseigné par des générations
d’instituteurs à des générations d’élèves jusqu’à la fin des
années 1950. L’historien Dimitri Casali a raison de souligner
que nos “grands hommes” (Saint Louis, François Ier, Louis XIV,
Napoléon…) disparaissent progressivement des manuels scolaires.
Sans
doute ne peut-on plus raconter l’histoire comme le faisaient
les instituteurs de la IIIe République, mais on peut retenir
qu’ils surent intégrer à la nation française les hommes les
plus divers. Une leçon à méditer pour rassembler et préserver
l’unité du pays.
Toutes les époques sont-elles concernées
par la falsification historique ?
Toutes les époques sont concernées, mais les raisons de ces
maquillages varient selon les dominantes idéologiques.
Pour faire court, l’histoire est instrumentalisée, en Occident,
depuis les Lumières : encyclopédistes et philosophes tressent
une légende noire de l’Église, dont ils combattent le pouvoir.
Au XIXe siècle, le roman national, tel que l’enseigne l’école
jusqu’aux années 1950, s’inscrit dans une veine républicaine
qui glorifie la Révolution et caricature l’“Ancien Régime”.
L’après-guerre est dominée, jusqu’à la fin des années 1960,
par l’histoire marxiste, ce qui s’explique par l’hégémonie culturelle
du Parti communiste.
Et par l’influence de l’école des Annales
? À ceci près que Lucien Febvre et Marc Bloch, les
fondateurs des Annales, étaient des hommes d’une très grande
science, de grands historiens dont les travaux n’ont pas toujours
été assimilés par ceux qui les diffusaient ensuite dans les
établissements scolaires.
Les Annales se sont démarxisées au fil du temps, et bon nombre
d’historiens issus de cette école (Georges Duby, Emmanuel Le
Roy Ladurie, François Furet, Jacques Le Goff…) sont revenus
à une vision classique de l’histoire, parfois à la biographie,
voire à l’“histoire-bataille”.
Quoi qu’il en soit, le marxisme s’effondre dans les années 1980.
Un autre paradigme lui est substitué – les droits de l’homme
– , et c’est encore à l’aune de ce paradigme qu’on interprète
le passé.
C’est cela, l’“historiquement correct” : passer l’histoire au
crible de l’idéologie du moment. Ce faisant, on commet un anachronisme
préjudiciable à la connaissance historique.
Comment définiriez-vous l’idéologie
dominante que vous évoquez ?
Elle relègue la nation dans les limbes de l’histoire, condamne
les frontières, rejette tout enracinement géographique et spirituel.
Elle fait l’apologie du nomadisme. Elle élève l’individu au
rang de valeur sacrée et proclame son libre arbitre comme ultime
référence.
Est considéré comme juste celui qui respecte les droits de l’homme,
comme injuste – donc immédiatement condamné – celui qui les
viole.
Alors que l’histoire est un domaine éminemment complexe, on
cède à la facilité manichéenne (les bons et les méchants) et
l’on procède à des réductions abusives en braquant le projecteur
sur certains événements, au risque d’en laisser d’autres dans
l’obscurité. Anachronisme, manichéisme, réductionnisme :
ce sont les trois procédés de la falsification historique, qui
sont beaucoup plus subtils que ce qui se faisait en Union soviétique…
Un exemple ? La Première
Guerre mondiale. On ne perçoit plus ce conflit qu’à travers
la vie des combattants de base.
Ce qu’ils ont vécu fut atroce, mais on insiste tant sur cet
aspect qu’on oublie la dimension géopolitique de la guerre.
Comme nous sommes attachés par-dessus tout à nos droits individuels,
comme nous sommes dans un moment de concorde européenne, nous
ne comprenons plus ce qui les animait, ni qu’ils aient largement
consenti à ce sacrifice.
Nous ne comprenons plus l’expression “faire son devoir”.
Plusieurs controverses ont éclaté sur
des sujets de recherche historique, par exemple sur l’esclavage,
après la parution d’un livre de l’historien
Olivier Pétré-Grenouilleau,
les Traites négrières.
Essai d’histoire globale (Gallimard).
Est-ce aussi l’effet de l’historiquement correct ?
Absolument.
En 2004, cet historien – dont l’ouvrage a reçu plusieurs prix
– démontre que l’esclavage n’a pas été seulement le fait des
Occidentaux. En 2005, il déclare, au détour d’un entretien à
la presse, que « les traites négrières ne sont pas des génocides
». La condition des esclaves était certes atroce, mais l’intérêt
des négriers n’était pas de les laisser mourir puisqu’ils tiraient
profit de leur vente.
Aussitôt, diverses associations lancent une procédure judiciaire
et nourrissent une campagne si violente qu’elle provoque la
réaction de nombreux historiens : un millier d’entre eux signeront
un appel rappelant que l’histoire n’est ni une religion ni une
morale, qu’elle ne doit pas s’écrire sous la dictée de la mémoire
et qu’elle ne saurait être un objet juridique.
C’est à cette occasion qu’est née l’association Liberté pour
l’histoire, à l’époque présidée par René Rémond.
De nombreux historiens considèrent
que le Parlement n’a pas à s’emparer de ces questions. Qu’en
pensez-vous ?
Les lois mémorielles entretiennent une concurrence victimaire,
indexée sur la tragédie que fut la Shoah.
Elles ont aussi nourri des revendications d’ordre politique,
de sorte qu’on peut craindre une instrumentalisation de l’histoire.
Il est tout à fait légitime d’entretenir la mémoire des tragédies,
de toutes les tragédies, mais la mémoire n’est pas toute l’histoire.
Autre polémique, celle qu’a
provoquée le livre de Sylvain Gouguenheim,
Aristote au mont
Saint-Michel (Seuil), en 2008… Agrégé d’histoire
et docteur ès lettres, Sylvain Gouguenheim enseigne l’histoire
médiévale à l’École normale supérieure de Lyon.
Il souligne dans son livre que l’Occident médiéval n’a jamais
été coupé de ses sources helléniques pour au moins trois raisons.
Tout d’abord, il a toujours subsisté des îlots de culture grecque
en Europe.
Ensuite, les liens n’ont jamais été rompus entre le monde latin
et l’Empire romain d’Orient.
Enfin, c’est le plus souvent par des Arabes chrétiens que les
penseurs de l’Antiquité grecque ont été traduits dans les régions
passées sous la domination de l’islam.
Conclusion : si la civilisation musulmane a contribué à la transmission
du savoir antique, cette contribution n’a pas été exclusive
; elle a même été moindre que celle de la filière chrétienne.
Ce livre a rapidement déclenché la mise en route d’une machine
à exclure visant non seu lement à discréditer son auteur comme
historien, mais à l’interdire professionnellement !
Pourquoi ? Parce qu’il est couramment admis que l’Occident n’aurait
eu connaissance des textes antiques que par le truchement du
monde islamique. L’essor de la culture occidentale ne pourrait
donc pas s’expliquer sans l’intermédiation musulmane.
Quiconque n’épouse pas cette thèse – enseignée dans les collèges
– est voué aux gémonies. Il était naguère impossible de critiquer
le communisme, il est aujourd’hui presque interdit d’évoquer
l’islam.
Il est quand même symptomatique que deux journaux français seulement
– Valeurs actuelles et le Figaro Magazine – , aient parlé du
livre de Christopher Caldwell, Une révolution sous nos yeux,
qui explique que les populations musulmanes sont en train de
redessiner l’avenir de l’Europe… Le système médiatique français
reste politiquement très homogène.
Les programmes d’histoire n’échappent
pas à la polémique. L’Éducation nationale est-elle à l’abri
de la falsification historique ?
Je suis navré de le dire, mais l’Éducation nationale est au
coeur de ce système. Les commissions des programmes sont constituées
d’enseignants qui, pour beaucoup, sont inspirés par le “pédagogisme”
ambiant, donc en accord avec l’idéologie dominante.
Le retour à la chronologie est infime, l’histoire est toujours
enseignée de façon thématique aux enfants. Qu’un agrégé d’histoire
fasse du comparatisme entre les sociétés ou à travers les siècles
est très intéressant, mais cela n’est guère adapté à des enfants
qui n’ont ni les connaissances ni les repères chronologiques
nécessaires.
Le problème est d’autant plus important que le système scolaire
français est très concentré.
Mais l’école de la République, celle
d’Ernest Lavisse, diffusait elle aussi un message idéologique…
L’histoire républicaine était nationale. Parfois caricaturalement,
mais cette approche avait au moins la vertu de donner aux enfants,
qu’ils soient bretons ou provençaux, un patrimoine commun, presque
un héritage spirituel.
“Nos ancêtres les Gaulois”… Les choses étaient scientifiquement
contestables, mais elles avaient un sens.
L’histoire, telle qu’on l’enseigne aujourd’hui, sort de ce cadre
national, car le credo politique actuel est de mettre à bas
les nations.
D’où le bannissement des grands hommes de notre histoire.
Comment expliquez-vous que la France doute à ce point d’elle-même
?
La nation française est une construction de l’État. Or, l’État
a été dépossédé – démocratiquement, c’est vrai – des attributs
de sa puissance.
Au profit de quoi, de qui ?
On ne sait pas très bien : de Bruxelles ?
De Francfort ?
La crise de la nation est évidemment liée à celle de l’État.,
Les choses peuvent-elles évoluer ? Bien sûr.
Les générations passent, les idéologies aussi. Mais ne me demandez
pas de prédire l’avenir : nous avons assez à faire avec le passé
!
Crédit: Valeurs actuelles
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