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L'incroyables aventure
du tunnel de l"île de RE

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LE PREMIER devoir de tout prisonnier, c'est de s'évader. Dans les geôles de la France gaulliste de ce début des années soixante, des dizaines de cerveaux cogitent et échafaudent des plans d'évasion. De ces plans, beaucoup restent à l'état de projet, certains réussissent, la plupart échouent. À Saint-Martin de Ré, Claude Tenue parvient à s'échapper dans une malle en 1967. Il racontera plus tard cette aventure dans un livre. Moins connu est le projet qui germe dans l'esprit de certains compagnons de Claude Tenne, quelques années avant son évasion réussie.

Les cours d'histoire politique, les diverses activités sportives, artisanales ou artistiques que les prisonniers de la fidélité organisent pour occuper leurs longues journées ne font pas oublier l'idée de l'évasion. Parce que, tout de même, on serait mieux en liberté'plutôt qu'entre ces murs humides et que, surtout, la bataille n'est pas terminée contre le régime d'abandon et les copains qui sont dehors ont toujours besoin de renforts !

VINGT HUIT MÈTRES
UN BEAU jour de décembre 1962, cette disposition d'esprit conduit Joseph Daparo, militant de l'OAS algéroise, à déclarer devant ses compagnons médusés : « il faut creuser un tunnel ! » Un tunnel sur une île, l'idée a de quoi surprendre. Avec quel matériel va-t-on attaquer les fondations du bagne ? Et la roche ? Que fait-on des gravats ? Où va-t-on une fois sorti ? ... Des questions comme celles-là sont débattues et solutionnées par le groupe qui se constitue pour tenter l'aventure.

Outre Daparo, il y a là Jean-Louis Perret (Jean-Loup pour les copains), fils du célèbre écrivain cité en introduction, 2e classe au 9e RCP, arrêté en février 1962 à la suite d'une attaque commando au Val-de-Grâce contre le chef barbouze Yves Le Tac. Après un passage à Fresnes, il est condamné en septembre de la même année à dix ans de réclusion. Il arrive à Ré en octobre.

Jean-François Collin est arrêté pour la même affaire. Jeune sous-lieutenant parachutiste d'origine algéroise, il est grièvement blessé par une décharge de fusil de chasse lors d'un accrochage dans l'Ouarsenis. En convalescence au Val-de-Grâce, il y découvre la présence d'Yves Le Tac. C'est donc lui qui organise en grande partie l'opération. Rapidement arrêté, il est jugé en même temps que Perret fils, écope de douze ans de réclusion et arrive à Saint-Martin de Ré à la même époque.


Le sous-lieutenant Collin et
le 2 eme classe Perret
à l'entrée du tunnel
Lorsque le chantier du tunnel commence, le 6 janvier 1963, ils sont 9 à entamer la sape : outre les 3 déjà cités, il y a Stefani, Rouanet, Motte (un nom prédestiné !), Torregrossa, lanarelli et Monjo. Pendant les trois années que durent les travaux, l'équipe ne dépasse jamais 12 personnes en même temps. 25 hommes au total participent successivement à l'aventure. Les derniers mois sont difficiles avec seulement 4, 5 ou 6 détenus.

Une des premières questions qui se pose à l'équipe est celle de l'outillage. Il n'est pas aisé de trouver pelles, pioches et barres à mine dans un bagne... Le travail commence donc modestement, avec des cuillères à soupe ou des ciseaux, puis des outils dérobés aux ouvriers venus de l'extérieur pour divers chantiers à exécuter dans l'enceinte de la forteresse.

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(1) Mais le Diable avec nous, Claude Tenne, La table ronde, 1968

Autre problème à résoudre, celui des gravats extraits du tunnel. Pour la terre, dans un premier temps, une solution a été trouvée : on la dilue avec de l'eau dans les lavabos ou dans les WC, jusqu'au jour où les canalisations d'évacuation de la prison sont bouchées, obligeant la direction à faire appel à une entreprise pour remédier au problème, sans, heureusement, que cela n'éveille pour autant les soupçons des matons. Plus difficile est la question des cailloux. Un système est mis au point. Les pierres sont lavées et séchées. Chaque apprenti sapeur se constitue une ceinture de pierre avant la promenade ou les activités sportives puis se charge de les évacuer aux quatre coins du bagne. Les caisses de bière sont bien utiles. Une frénésie d'aménagement de plates bandes florales se saisit des parachutistes et des activistes emprisonnés... Ce manège dure des années. Là encore, malgré les tumuli qui se dressent ça et là, les gardiens n'y voient que du feu, à croire qu'ils ont de la poussière dans les yeux...

En trois ans, le tunnel atteint vingt huit mètres de longueur totale ! Etayé au fur et à mesure, sa largeur et sa hauteur, forcément limitées, ne permettent à un homme que d'y entrer à quatre pattes et d'en sortir de la même manière à reculons. Il faut imaginer la manœuvre fin 1965, début 1966 lorsque l'on atteint la longueur maximum... Les claustrophobes doivent s'abstenir ! Les dimensions restreintes et la longueur allant, la question de l'aération se pose. A partir d'un certain moment, les difficultés pour respirer apparaissent. Que faire ?
Nos ingénieux mineurs en mal d'émancipation trouvent rapidement la solution en dérobant un tuyau au bout duquel ils ajustent un séchoir à cheveux « emprunté » au coiffeur de l'établissement. Ainsi, l'air frais arrive au bout de la galerie.


Avant chaque tournée des matons, l'entrée du tunnel est refermée par une dalle de béton, confectionnée par un détenu-carreleur, Jean-Pierre Grenette dit « Bouboule », et de « sable » local. Le tout est ensuite masqué par les objets de la cellule et de la poussière astucieusement clairsemée sur le sol.

On prend soin de dissimuler le précieux appareil photo et les pellicules qui nous permettent aujourd'hui d'avoir les images de cette épopée digne des meilleurs films sur le thème de l'évasion.

L'épopée prendra fin en janvier 1966, trois ans quasiment jour pour jour après le premier coup de « pelle », lorsque la direction de Saint-Martin de Ré annonce que les détenus, dont les effectifs se réduisent, vont devoir changer de bloc pour être regroupés dans un autre bâtiment. Trois années de travail acharné pour rien ! Les hommes sont amers. Certains pensent à remettre ça dans leur nouveau bâtiment. D'autres, comme Claude Tenne (qui ne faisait cependant pas partie de l'équipe du tunnel), vont essayer d'autres moyens pour se faire la malle... D'autres encore, comme Jean-Loup Perret, sont libérés pour la Noël 1966.

Quelque temps après le transfert, l'administration pénitentiaire décide de réhabiliter le bâtiment abritant le tunnel. Les détenus de droit commun chargés des travaux découvrent, stupéfaits, l'entrée du trou dessinée par le mastic desséché. À quelques mois de sa retraite, le surveillant-chef, affolé par les conséquences pour sa fin de carrière d'une telle découverte, fait discrètement reboucher le souterrain après que gardiens et droits communs aient refusé de s'aventurer dans ce boyau fort peu confortable. Ce n'est qu'après l'évasion de Claude Tenne que les langues se délient. Un engin de terrassement vient mettre au jour l'étroite galerie qui conduit jusqu'à l'aplomb du mur extérieur. Quelques semaines de plus et les détenus se faisaient la belle !

LE ROLE DE JACQUES PERRET
AVEC le recul, la question qui se pose à nous est celle de savoir ce que les candidats à l'évasion avaient prévu, une fois que le tunnel les aurait conduits à l'air libre. Rappelons que le bagne se situe sur une île.

Cette question, nous l'avons posée à Jean-François Collin. Et là, quelle ne fut pas notre surprise de retrouver, en embuscade comme il se doit, un caporal anciennement épingle en 1940, qui s'était évadé de son stalag après trois tentatives ratées, avafit de rejoindre la résistance.

À l'autre bout du tunnel, il y a Jacques Perret ! Lui qui n'a de cesse de com- battre par la plume la trahison gaulliste, lui qui, condamné plusieurs fois pour offenses au chef de l'État a dû vendre son cher bateau, le Matam pour payer ses condamnations, il est l'homme de la deuxième phase de l'évasion.

Au fil du récit et des révélations du sous-lieutenant Collin, il me revenait en mémoire un article de Jacques Perret paru dans le n°43 (août 1963) de L'Esprit Public. Sous le titre : « Ultra confidentiel d'un père à son fils », il y annonce, qu'avec une douzaine de copains, il creuse un tunnel destiné « à vider la première division de Fresnes et le C.N.O. en moins de temps qu'il n'en faut pour qu'un Pater et un Ave, soit dit sans offenser les neuvaines en cour s pour les victimes de l'oppression portugaise ». Puis, entre deux géniales digressions dont il a le talent, Perret père livre les détails de son opération. On apprend que le tunnel doit rejoindre « celui que mon garçon est en train de creuser à partir de Fresney», avec « contrôle des caps tous les cinquante mètres, répartition des déblais dans les caves de rencontre ». Côté Fresnes, les déblais sont évacués « par les sacoches d'avocat ». Pour l'aération, pas de problème, « nous fouissons dans un humus tassé depuis Camulogène par cinquante générations de piétinement citadin et nous y respirons un air si vivifiant qu 'il n'est pas question de le polluer par ventilation des puanteurs du siècle ». Le travail avance lentement mais « toujours est-il que nous allons plus vite que l'amnistie »...

On mesure l'audace en même temps que le pied de nez au régime lorsque l'on sait que ce papier est publié sept mois seulement après le début des travaux à l'île de Ré. Au même titre que pour les messages personnels, façon « radio Londres », que Jacques Perret aligne sous certaines de ses chroniques de l'époque dans Aspects de la France, on peut se poser la question de l'objectif recherché par l'auteur du Vilain Temps. Peut être s'agit-il de créer une diversion.d'occuper les flics avec, sans doute, au fil des articles, des informations utiles pour qui sait lire entre les lignes ?

Mis au courant de l'activité souterraine menée au bagne de l'île de Ré par les conversations qu'il a avec son fils au parloir, Jacques Perret met donc sa science au service des sapeurs-activistes. C'est lui qui achète ou fait acheter le bateau destiné à embarquer les évadés fraîchement sortis de terre. Il prend soin, en bon marin, de préparer la traversée (avec ou sans « le matelot », André Collot ?
Nul ne peut le dire) et trouve un contact sur l'île pour mettre à l'abri l'embarcation. Il prend également contact avec des prêtres et religieux amis sur le continent afin d'accueillir les fugitifs et ainsi faciliter leur cavale au gré des presbytères...

Jacques Perret effectue un travail de repérage sur la côte vendéenne entre La Tranche sur Mer et l'Anse de l'Aiguillon où il dresse quelques croquis comme au temps de la crique Alice(3).


La preuve en est attestée par un document exceptionnel que nous a confié Jean-François Collin. Le plan réalisé de la main même de Jacques Perret afin de guider les évadés à leur arrivée sur le continent. On y distingue clairement les noms des villages du secteur de Saint-Michel en l'Herme et de l'Aiguillon sur Mer avec les distances en kilomètres depuis Saint-Martin et Ars en Ré. Outre l'indication de l'échelle, la carte porte aussi les mentions « perruche cochon ». Perruche pour Perret, cochon pour Collin. Ce sont les destinataires du précieux document qui, hélas, ne servira jamais.

Ces nouvelles données sur l'activité de Jacques Perret aux côtés de l'OAS rejoignent celles que nous avions évoquées, il y a quelques années, dans un numéro spécial de Reconquête (4). Un entretien avec un ancien du Petit- Clamart, le Hongrois Lajos Marton, ainsi que les révélations de Me Olivier Sers (ancien de l'OAS-métro-jeune) commençaient de mettre en évidence le rôle important que notre écrivain avait joué dans l'action anti-gaulliste.

Un autre document atteste de cela. Sous la signature G.L. (pour Georges Laffly, notre regretté ami), un article de La Dépêche d'Alger du 25 avril 1961 confirme que Jacques Perret se trouvait bel et bien en Algérie au moment du putsch des généraux. Jean-François Collin se souvient d'avoir recueilli le témoignage d'une dame ayant hébergé l'écrivain rebelle après l'échec du putsch, juste avant qu'il ne regagne clandestinement la métropole.

Jacques Perret est mort en 1992. Son fils Jean-Louis l'avait précédé un an plus tôt.

Et les autres tunneliers de l'île de Ré, que sçnt-ils devenus ? Beaucoup de nos lecteurs connaissent Jean- François Collin, animateur infatigable de l'Adimad (5), l'association des anciens prisonniers de l'Algérie française, qui conserve la mémoire des victimes de la trahison gaulliste. D'autres ont gardé la nostalgie des tunnels, comme untel qui, plusieurs années après, occupait ses loisirs à creuser un tunnel sous sa maison pour ne pas perdre la main. Certains ont fait carrière dans les travaux publics.

Tous ont conservé le courage et la ténacité qu'ils avaient à vingt ans, n'oubliant pas cette phrase de Jacques Perret : « Je crains que le combat n 'ait de cesse, mais si toujours battus à rebattre, nous poussons la cause jusqu'au fin bout de l'histoire, c'est bien que nous sommes imbattables. »


YANN BALY
Crédit : Reconquête - Agrif


N.B. : Les lecteurs auront compris que ce dossier n'aurait pu voir le jour sans l'aide et l'active participation de Jean-François Collin qui nous a ouvert ses souvenirs et ses archives. Reconquête lui en est plus que reconnaissant. Philippe de Beauregard doit quant à lui être remercié pour l'intendance qu'il a mise à notre disposition pour éclairer nos esprits et faciliter les conversations.
(2) Centre national d'observation, où sont « observés » pendant six semaines des détenus considérés comme difficiles et condam- nés le plus souvent à de lourdes peines.
(3) Crique de Guyane, que Jacques Perret, explorateur dans les années 30, a découverte et qu'il a baptisée du prénom de sa fiancée. Voir la revue Chrétienté-Solidarité de juin 1988, n° spécial Petit Hommage pour un Grand Monsieur par Jean-Baptiste Chaumeil. Réédité par l'auteur. À commander chez J.-B. Chaumeil 16, rue Brézin 75014 Paris. 8 € franco de port.
(4) Reconquête n°193, décembre 2002, Jacques Perret. Anniversaire d'un Français rebelle. L'ensemble du dossier ayant été réédité aux éditions Godefroy de Bouillon, augmenté d'articles de L'Action française 2000 du 19 décembre 2002, dans un volume intitulé Jacques Perret, documents et témoignages. Disponible au Centre Charlier. 18 € franco de port.
(5) Amicale pour la Défense des Intérêts Moraux et matériels des Anciens Détenus et internés politique de l'Algérie Française,
68, traverse des Loubes - 83400 Hyères- les-Palmiers.
Téléphone : 04 94 57 52 91
-Télécopie: 04 94 57 68 65.

Courriels :adimadsud@wanadoo.fr
Site Internet :http://www.adimad.fr

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